LES SABOTS DE POLICHINELLE
Polichinelle, à toi nous voilà revenus.
J'y reviens volontiers , c'est un ami d'enfance ; Garçon d'esprit d'ailleurs, dans son extravagance, Fertile en mots profonds , des badauds retenus ;
Garçon d'humeur toujours égale, Non pas comme un quidam que nous avons connu , Du matin jusqu'au soir plus mauvais que la gale ; Mais toujours avenant, mais partout bien venu,
Trinquant avec qui le régale,
Et point fier , quoique parvenu.
Rien n'est indifférent dans un homme aussi rare. Sachez donc, mes amis, quelle ingénuité En son accoutrement , qui vous paraît bizarre , Lui fait joindre aux galons, dont le riche se pare,
Les sabots de la pauvreté.
La fortune en tout temps ne lui fut pas prospère.
Il eut un bûcheron pour père ; Bon homme , en qui l'amour paternel décroissait Juste dans la mesure où son fils grandissait;
i7o FABLES.
Et qui disait parfois: « Je crois, Dieu me pardonne,
« Que j'aimais mieux l'enfant quand il était petit.
« Dieu fait bien ce qu'il fait; mais d'où vient qu'il me donne
« Un fils de si bon appétit ? »
Il est vrai que ce fils, encore à la lisière, Si j'en crois un voisin qui l'a vu de ses yeux, Goûtait plus à lui seul que sa famille entière , Ne faisait rien qui vaille, et n'en mangeait que mieux. Sur la nature enfin l'avarice l'emporte. L'indigent est cruel comme l'ambitieux.
Lassé d'une charge aussi forte, Le bon père, un beau jour, met son fils à la porte.
Voilà Polichinelle à la grâce de Dieu;
Ce qui, dans le siècle où nous sommes,
Veut dire abandonné des hommes,
Et n'ayant pain , ni feu , ni lieu.
Il ne lui reste rien au monde ,
Que deux chemises sans jabots , Une panse un peu large, une échine un peu ronde,
Un vieil habit et des sabots.
Au surplus , ne sachant rien faire , Sinon boire et manger , talent assez commun ; Il apprit vingt métiers , mais il n'en sait pas un :
Comment sortira-t-il d'affaire ?
Il y pense en pleurant. Cet heureux don des pleurs , Qui dans le cœur d'autrui fait passer nos douleurs , Bien qu'au cerf rarement l'épreuve en soit utile , A servi quelquefois l'homme et le crocodile.