‹ Fables et poésies diversesChapitre 101 sur 257 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Il a sauvé Sinon , je l'ai lu dans Virgile 69; Il sauva notre ami : non pas qu'en larmoyant Il ait produit l'effet que je viens de décrire , Au contraire ; on pleurait peut-être en le voyant ,

Mais c'était à force de rire.

Cet effet singulier lui tint lieu de talent Près du sieur Brioché 7°, si fameux dans l'histoire. « Voilà , dit ce grand homme , un paillasse excellent

« Pour mon théâtre de la Foire.

« En place de mon grimacier, « Dont le public paraît ne plus se soucier ,

« Si j'engageais ce bon apôtre? »

Polichinelle accepte; il faut gagner son pain.

Hélas ! il serait mort de faim

S'il avait pleuré comme un autre.

Il débute ; en dehors d'abord il se montra ,

Et puis en dedans il entra.

Or vous savez, messieurs, mesdames ,

Dans son métier s'il prospéra,

S'il fut charmant dans l'opéra ,

S'il fut excellent dans les drames.

Auprès de Melpomène il perdit son procès ; Mais il fit sa fortune en faisant la culbute. Que d'acteurs contre sa chute Voudraient changer leurs succès!

Dans son heureux caractère Rentré pour n'en plus sortir , Grâce à l'argent des sots qu'il a su divertir,

Il est capitaliste , il est propriétaire.

C'est presque un seigneur , vraiment !

Au reste, employant gaîment

Le bien que gaîment il gagne , Il a maison de ville et maison de campagne, Et, ce point-là surtout ne doit pas être omis,

Bonne table pour ses amis.

Aussi , comme il en a ! Bravant mode et coutume , Chacun sait qu'à sa guise il s'est fait un costume Où, sans être obligé de se déboutonner,

Il boit, mange et rit tout à l'aise.

Cet habit vaut le nôtre , il l'a fait galonner. En jabot de dentelle il a changé sa fraise.

Mais quand tout devrait l'inviter A quitter les sabots , il veut , ne vous déplaise,

Il veut ne les jamais quitter.

La raison qu'il en donne au reste est fort honnête. « Souvent les parvenus se sont trop oubliés ;

« Quand l'orgueil me porte à la tête ,

« Dit-il, je regarde à mes pieds.

« Ils me rappellent tout ; mes parents , leur misère , « La détresse où j'étais quand Brioché me prit. « — Polichinelle , en tout le sort te soit prospère ! « C'est le fait d'un bon cœur , comme d'un bon esprit ,

« De ne point rougir de son père. »

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