LES DEUX CHEVAUX DE COURSE
Un noble , lin très noble cheval ,
Que néanmoins clans la carrière
Un cheval bourgeois , son rival ,
Venait de laisser en arrière,
Dans son dépit, d'un ton moqueur ,
Disait au modeste vainqueur :
« Pour me devancer à la course ,
k Te crois-tu coursier de mon rang ?
« Ne sais-tu pas à quelle source
« J'ai puisé l'honneur et le sang ?
« Jette les yeux sur cette liste :
« Vois comme un généalogiste,
« Car les chevaux en ont aussi ,o3,
« Atteste par sa signature,
« Aux roturiers qui sont ici ,
« Combien ma race est vieille et pure.
« Au criquet du meunier voisin
« Crois-tu que je doive la vie,
« Moi fils , moi neveu , moi cousin ,
« Des plus fiers coursiers d'Arabie ?
« Toi qui prends des airs de grandeur ,
« Où sont tes papiers ? Voilà comme
« Tout va dans ce siècle trompeur :
« Monsieur tranche du grand seigneur,
« Il n'est pas même gentilhomme !
« Tandis que d'un grand empereur
« Mon père était premier coureur ,
« Le tien, passant à l'aventure
« Aux mains de gens de tous métiers ,
« N'était-il pas des vils chartiers Io4
« Le limonier ou la monture ?
« Penses-tu qu'on l'ignore ? — Eh bien !
« On n'en conclut pas, je l'espère,
« Que chez moi le sang dégénère , »
Reprit le noble plébéien.
« L'ami, je crois valoir mon père;
« Mais toi , crois-tu valoir le tien ? »