LIVRE I. 5i
FABLE XVI
l'aigle et le chapon.
On admirait l'oiseau de Jupiter ,
Qui , déployant ses vastes ailes ,
Aussi rapide que l'éclair , Remontait vers son maître aux voûtes éternelles. Toute la basse-cour avait les yeux en l'air. « Ce n'est pas sans raison qu'un grand dieu le préfère ! « S'écriait un vieux coq ; parmi ses envieux , « Qui pourrait , comme lui , laissant bien loin la terre , '<• Voler en un clin d'œil au séjour du tonnerre , «■ Et d'un élan franchir l'immensité des cieux ? a Qui ? reprit un chapon ; vous et moi , mon confrère. « Moi , vous dis-je. Laissons les dindons s'étonner
« De ce qui sort de leurs coutumes :
« Osons, au lieu de raisonner.
« D'aussi près qu'il voudra verra Jupin tonner
« Quiconque a du cœur et des plumes. » Il dit , et de l'exemple appuyant la leçon , Il a déjà pris vol vers la céleste plaine :
Mais c'était le vol du chapon.
L'enfant gâté du Mans s'élève , et , comme un plomb ,
3a FABLES.
Va tomber sur le toit de l'étable prochaine.
On sait que l'indulgence , en un malheur pareil , N'est pas le fort de la canaille :
On suit le pauvre hère , on le hue , on le raille.
Les plus petits exprès montaient sur la muraille.
Le vieux coq , plus sensé , lui donna ce conseil : « Que ceci te serve de règle ; « Raser la terre est ton vrai lot :
« Renonce à prendre un vol plus haut , « Mon ami , tu n'es pas un aigle. »