ÉPITRE A M. ARNAULT
PAR T. A. G... U., UN DE SES COMPAGNONS d'exU,,
En vain de la philosophie, Arnault , j'implore le secours ;
Dans une sombre rêverie ,
Durant les nuits, durant les jours ,
Mon âme est comme anéantie :
Je ne vis plus que pour souffrir.
Mais dans cette lente agonie,
Du sort l'implacable furie ,
Jamais ne me ferait gémir,
Si j'avais l'espoir de mourir
Au lieu où j'ai vu la lumière ,
Et que mon urne funéraire ,
Par des amis officieux ,
Fût aux tombeaux de mes aïeux
Mise avec celle de mon père.
Mais , ô trop cruel avenir !
C'est une marâtre étrangère ,
Qui doit à mon beure dernière ,
Recevoir mon dernier soupir ;
Tandis que toi , mère cbérie ,
Toi , pour qui , nouveau Décius ,
J'ai cent fois exposé ma vie ,
France , je ne te verrai plus !...
Dieux ! quelle est donc votre justice ,
Si l'enfer n'a pas de supplice
Aussi terrible que le mien ?...
Ab ! désarmez votre colère ,
Ou rompez le frêle lien
Qui m'attacbe encore à la terre.
J'attends le trépas comme un bien...
Mais, insensé, qu'osé-je dire ?
Bannissons de lâcbes douleurs !
Raison , quels que soient mes malheurs.
Reprends sur moi ton noble empire !
Sont-ce des regrets et des pleurs
Qui conviennent à de grands cœurs
Dans les désastres de la vie ?
Peut-on manquer de fermeté
Quaud on souffre pour sa patrie
Un sort qu'on n'a pas mérité ?
Dans Athène, ainsi que dans Rome,
Plus d'un héros , plus d'un grand homme
Que chérit la postérité,
Fut en butte aux traits de l'envie,
Et paya de sa liberté
Sa haine pour la tyrannie ,
Ses vertus , sa célébrité.
Mais de ces illustres victimes
A-t-on vu les âmes sublimes
Chanceler dans l'adversité ?
L'homme de bien qu'on calomnie,
Qu'on proscrit , qu'on charge de fers ,
Brave la fortune ennemie
Et s'ennoblit sous les revers.
Fier et grand de son innocence ,
Et trouvant dans sa conscience
Un tribunal consolateur ,
Il met sa gloire dans ses peines ,
Et les empreintes de ses chaînes
Sont pour lui des marques d'honneur.
Mais pourquoi chercher dans l'histoire,
Arnault , ce qu'on trouve chez toi ?
Dans ces jours de triste mémoire ,
Jours de deuil , de larmes , d'effroi ,
Où l'étranger donne la loi
Aux fils aines de la Victoire ,
Quel mortel , plus maître de soi,
Sait mieux , dans l'horreur du naufrage ,
oo
Garder ce sang-froid , ce courage ,
Celte noble sérénité
Qui distingue l'âme du sage ?
Des Castlereagh bravant la rage ,
Tu ris de leur perversité ;
Et ta muse , au fort de l'orage ,
Conservant toute sa fierté ,
Module encor sur ce rivage
Des hymnes à la liberté.
Ah ! si du moins , à ton exemple ,
Je pouvais aussi dans le temple
De cette auguste déité
Tirer quelques sons de ma lyre...
Mais vains efforts ! vœux superflus !
Le chantre de Germanicus
Est le seul qu'Apollon inspire.
Cette épître a paru anonyme dans les journaux : c'est ce qui explique la suscription qui se trouve en tète de la réponse. Nous avons appris depuis qu'elle était de l'estimable M. Garaud, vrai patriote, qui, après avoir siégé à plusieurs législatures , a été proscrit , et, comme son compagnon d'infortune , cherche dans la culture des lettres ses consolations.
Au vent qui m'a fané reverdit Richelieu.
Ce ministre , à qui les chambres ont décerné cinquante mille livres de rente, comme témoignage de la reconnaissance nationale , n'avait pas tout-à-fait droit à trouver le même sentiment dans les proscrits. Peu de loruleujs se sont
autant acharnés après les trente-huit tondus , si bien écorchés déjà le 24 juillet 181 5 par les ciseaux de M. d'Otrante.
On peut s'étonner que M. de Richelieu, signalé jusqu'alors par la modération avec laquelle il avait usé de l'autorité dans un état despotique , l'ait exercée despotiquement dans un pays où la monarchie est limitée par une constitution.
Ceci , dira-t-on , ne regarde que sa conduite à l'égard des trente-huit ; et les trente-huit étaient hors la loi. Nous le savons : mais n'y étaient-ils pas par le fait d'un ministère dont M. de Richelieu désavouait les principes? Mais convenait-il à un ministre appelé pour réparer le mal de le prolonger; bien plus même, de l'accroître? Mais convenait -il à un homme jusqu'alors étranger à la révolution de persécuter pendant trois ans , dans leur exil , des infortunés qu'un ministre révolutionnaire avait immolés à ses propres ressentiments ou à ceux d'autrui ?
La condition des trente-huit a été pire sous le règne du ministère réparateur que sous celui du ministère proscripte ur.
Concluons de tout cela qu'il est fâcheux pour M. de Richelieu , que sa justice et son humanité font encore regretter en Tauride , qu'il ait eu occasion de venir exercer ces vertus en France; et que s'il s'est montré un peu Français chez l'étranger , il s'est montré trop étranger parmi les Français.