‹ Fables et poésies diversesChapitre 227 sur 257 · ÉPITRE A M. ARNAULT · texte numérisé non relu

ÉPITRE A M. ARNAULT

PAR T. A. G... U., UN DE SES COMPAGNONS d'exU,,

En vain de la philosophie, Arnault , j'implore le secours ;

Dans une sombre rêverie ,

Durant les nuits, durant les jours ,

Mon âme est comme anéantie :

Je ne vis plus que pour souffrir.

Mais dans cette lente agonie,

Du sort l'implacable furie ,

Jamais ne me ferait gémir,

Si j'avais l'espoir de mourir

Au lieu où j'ai vu la lumière ,

Et que mon urne funéraire ,

Par des amis officieux ,

Fût aux tombeaux de mes aïeux

Mise avec celle de mon père.

Mais , ô trop cruel avenir !

C'est une marâtre étrangère ,

Qui doit à mon beure dernière ,

Recevoir mon dernier soupir ;

Tandis que toi , mère cbérie ,

Toi , pour qui , nouveau Décius ,

J'ai cent fois exposé ma vie ,

France , je ne te verrai plus !...

Dieux ! quelle est donc votre justice ,

Si l'enfer n'a pas de supplice

Aussi terrible que le mien ?...

Ab ! désarmez votre colère ,

Ou rompez le frêle lien

Qui m'attacbe encore à la terre.

J'attends le trépas comme un bien...

Mais, insensé, qu'osé-je dire ?

Bannissons de lâcbes douleurs !

Raison , quels que soient mes malheurs.

Reprends sur moi ton noble empire !

Sont-ce des regrets et des pleurs

Qui conviennent à de grands cœurs

Dans les désastres de la vie ?

Peut-on manquer de fermeté

Quaud on souffre pour sa patrie

Un sort qu'on n'a pas mérité ?

Dans Athène, ainsi que dans Rome,

Plus d'un héros , plus d'un grand homme

Que chérit la postérité,

Fut en butte aux traits de l'envie,

Et paya de sa liberté

Sa haine pour la tyrannie ,

Ses vertus , sa célébrité.

Mais de ces illustres victimes

A-t-on vu les âmes sublimes

Chanceler dans l'adversité ?

L'homme de bien qu'on calomnie,

Qu'on proscrit , qu'on charge de fers ,

Brave la fortune ennemie

Et s'ennoblit sous les revers.

Fier et grand de son innocence ,

Et trouvant dans sa conscience

Un tribunal consolateur ,

Il met sa gloire dans ses peines ,

Et les empreintes de ses chaînes

Sont pour lui des marques d'honneur.

Mais pourquoi chercher dans l'histoire,

Arnault , ce qu'on trouve chez toi ?

Dans ces jours de triste mémoire ,

Jours de deuil , de larmes , d'effroi ,

Où l'étranger donne la loi

Aux fils aines de la Victoire ,

Quel mortel , plus maître de soi,

Sait mieux , dans l'horreur du naufrage ,

oo

Garder ce sang-froid , ce courage ,

Celte noble sérénité

Qui distingue l'âme du sage ?

Des Castlereagh bravant la rage ,

Tu ris de leur perversité ;

Et ta muse , au fort de l'orage ,

Conservant toute sa fierté ,

Module encor sur ce rivage

Des hymnes à la liberté.

Ah ! si du moins , à ton exemple ,

Je pouvais aussi dans le temple

De cette auguste déité

Tirer quelques sons de ma lyre...

Mais vains efforts ! vœux superflus !

Le chantre de Germanicus

Est le seul qu'Apollon inspire.

Cette épître a paru anonyme dans les journaux : c'est ce qui explique la suscription qui se trouve en tète de la réponse. Nous avons appris depuis qu'elle était de l'estimable M. Garaud, vrai patriote, qui, après avoir siégé à plusieurs législatures , a été proscrit , et, comme son compagnon d'infortune , cherche dans la culture des lettres ses consolations.

Au vent qui m'a fané reverdit Richelieu.

Ce ministre , à qui les chambres ont décerné cinquante mille livres de rente, comme témoignage de la reconnaissance nationale , n'avait pas tout-à-fait droit à trouver le même sentiment dans les proscrits. Peu de loruleujs se sont

autant acharnés après les trente-huit tondus , si bien écorchés déjà le 24 juillet 181 5 par les ciseaux de M. d'Otrante.

On peut s'étonner que M. de Richelieu, signalé jusqu'alors par la modération avec laquelle il avait usé de l'autorité dans un état despotique , l'ait exercée despotiquement dans un pays où la monarchie est limitée par une constitution.

Ceci , dira-t-on , ne regarde que sa conduite à l'égard des trente-huit ; et les trente-huit étaient hors la loi. Nous le savons : mais n'y étaient-ils pas par le fait d'un ministère dont M. de Richelieu désavouait les principes? Mais convenait-il à un ministre appelé pour réparer le mal de le prolonger; bien plus même, de l'accroître? Mais convenait -il à un homme jusqu'alors étranger à la révolution de persécuter pendant trois ans , dans leur exil , des infortunés qu'un ministre révolutionnaire avait immolés à ses propres ressentiments ou à ceux d'autrui ?

La condition des trente-huit a été pire sous le règne du ministère réparateur que sous celui du ministère proscripte ur.

Concluons de tout cela qu'il est fâcheux pour M. de Richelieu , que sa justice et son humanité font encore regretter en Tauride , qu'il ait eu occasion de venir exercer ces vertus en France; et que s'il s'est montré un peu Français chez l'étranger , il s'est montré trop étranger parmi les Français.

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