MAI
Les Grâces en riant dessinèrent Montreuil. Delilt.e , poème des Jardins.
Je ne suis pas ingrat : mais je ne suis pas hardi, et souvent je renferme en moi mes plus doux sentiments.
O Bienfaisance! si tu daignes jeter sur moi un regard favorable, si tu m'as jugé digne de tes faveurs et du sort heureux dont je jouis, connais ce cœur que la reconnaissance anime , et ne le juge pas sur un silence involontaire.
Souvent je me suis présenté aux portes de ton palais ; les remerciements erraient sur mes lèvres ; mon cœur était prêt à se répandre : mais ces courtisans qui te ressemblent si peu, et qui sans cesse assiègent les avenues de ton trône , étonnaient ma timidité , leur seul aspect faisait soudain rentrer en moi l'expression de la reconnaissance ; ce fruit le plus précieux , sans doute, de ceux que font germer les bienfaits dans un noble cœur , puisqu'il rétablit l'équilibre entre celui
qui donne et celui qui accepte , puisque seul il acquitte la dette qu'une âme généreuse contracte en recevant tes dons. é
J'apprends que hors des enceintes de la ville royale il existait une retraite champêtre où Joséphine allait souvent se délasser du poids de la grandeur et respirer un air libre que l'encens de la flatterie n'avait jamais infecté : j'y vole; je me présente; je suis admis.
Un simple verger s'offre à ma vue ; des arbres fruitiers, chargés de fleurs, ombrageaient irrégulièrement un gazon du plus beau vert. Des touffes d'arbustes de toute espèce, au sein desquelles s'égaraient quelques sentiers , bornaient agréablement cette riante prairie. Là le peuplier superbe dresse sa tête en pyramide verdoyante, et semble isolé par sa grandeur dans la foule des arbres sur lesquels il domine ; ici le chèvre-feuille et le jasmin odorant enlacent de guirlandes fleuries le tronc et les rameaux officieux de l'orme qui soutient leur faiblesse; et des bancs de verdure dispersés cà et là invitent à se reposer sous l'ombrage.
Qu'un financier à prix d'argent s'ennuie, Troque son or pour de mauvais tableaux ; Qu'un autre fou , par une autre folie , Jette un pont d'or sur de maigres ruisseaux , Qu'il se ruine en wiskis , en chevaux , Pour attendrir un enfant de Thalie ; Tant pis pour lui , tant mieux pour l'industrie : Maint artisan vit aux dépens du sot , Qui maudirait les trois quarts de sa vie
Si tout Crésus n'avait une manie ,
Si tout Français ne portait le grelot.
O bons Anglais , peuple sage et solide ,
Moins gais que nous, moins brillants, mais moins vains ',
Souvent encor le bon sens qui vous guide
Marque à son sceau ce qui sort de vos mains.
Chez vous parfois l'on est homme , l'on pense ;
Et la nature , en fuyant de la France ,
S'est retirée au fond de vos jardins.
Quoi de plus agréable, en effet ! J'ignorais sur quel plan la Bienfaisance avait fait dessiner les siens; mais il me semblait qu'une belle prairie , un coteau fertile , un verger riant et cultivé, coupé par une eau vive, enfin que les richesses champêtres déployées avec tant de variété dans les belles contrées que la Seine arrose devaient avoir un charme incomparable pour une âme qui s'abandonnait avec tant de volupté aux impressions naturelles. A cela se joignaient d'autres considérations. Les premières leçons de la bienfaisance ne nous sontelles pas données par la nature ? N'est-ce pas elle qui la première offrit à l'homme affamé et altéré le fruit succulent qui calma en même temps les premiers besoins que la faim et la soif lui firent connaître ? N'estce pas elle qui offrit à sa lassitude le lit de verdure où , pour la première fois , il goûta les douceurs du sommeil ? N'est-ce pas elle qui épaissit le dais de feuillage , unique abri qui le protégeait contre l'intempérie des saisons , dans le premier âge du monde ? Que la déesse jette les
yeux sur ce qui l'environne : toutes ces idées se réveillent en elle, et elle se plaît à recevoir de la nature une leçon non interrompue de la plus douce des vertus.
Après avoir joui quelque temps du riant spectacle que m'offrait ce beau lieu et des réflexions qu'il faisait naître , je pénétrai dans l'épaisseur d'un bosquet qui semblait avoir été formé aux dépens des quatre parties du monde. Le catalpa, au large feuillage ; le sorbier éclatant, dont les houppes argentées changeront bientôt leur blancheur contre l'écarlate la plus vive ; les grappes dorées de l'ébénier et du baguenaudier; l'acacia odorant, et le buisson aux grappes enflammées , se mariaient au lilas fleuri, au syringa, à l'églantier parfumé, à la boule de neige , et ne formaient qu'un même bocage , au grand étonnement du voyageur qui rencontrait dans un petit coin de terre des productions que des mers immenses et des distances innombrables avaient long-temps séparées. L'immortelle et sombre verdure de quelques cyprès , aux pieds desquels fleurissaient des touffes de roses , figurait aussi dans ces massifs ; semblable aux nuages du chagrin qui, s'élevant dans le cœur de l'homme au moment où tout ce qui l'environne est dans la joie, ne font que trop souvent ombre au singulier tableau de la vie.
Je traversai successivement plusieurs salles de verdure, où je remarquai un jeu de bague , une escarpolette , et divers emplacements destinés à la danse et aux autres amusements si chéris de la jeunesse et de l'innocence.
4y6 PROMENADE A MONTREUIL.
Puis, suivant les détours que me traçait un petit sentier, j'arrivai sur les bords d'un fleuve.
Une naïade , au fond de ces berceaux , Entre deux l'ocs, de son urne penchante , Verse en riant son onde transparente Dans un bassin couronné de roseaux.
De chute en chute , avec un doux murmure . Entre deux quais de fleurs et de verdure, Le fleuve heureux promène en ce séjour Sur un lit d'or une nappe argentée ; Moins pure était la fontaine enchantée Qui recevait et Diane et sa cour :
Tantôt son onde , en sa course tranquille , Dort sous un pont rustique et chancelant ; Tantôt son flot , toujours limpide et lent , Baigne un verger, suit les contours d'une île ; Et quelque temps divisé dans son cours , Il interdit l'accès de l'ermitage Où sur le jonc , dans le fond du bocage , Dort la beauté que gardent les amours.
L'humble muguet , le lilas et la rose Parfument l'air sur les bords qu'il arrose. Cette île en fleurs , ce bosquet enchanté , C'est l'Elysée où coule le Léthé. Ainsi que lui , par des détours sans nombre Kaiguant le bois qui lui prête son ombre , Il roule au sein de ces riants bosquets L'oubli de tout , excepté des bienfaits.
Je parcourais avec empressement ces délicieux rivages. Ici des saules pleureurs et de souples osiers i<n-
nient un berceau d'un nouveau genre. Là une petite cabane couverte de jonc , et dont le pampre revêt les dehors , offre au promeneur fatigué , dans une chambre tapissée de mousse, des sièges aussi revêtus d'une mousse plus molle que le duvet.
Bientôt le fleuve élargi devient un vaste bassin , au milieu duquel s'élève une île plantée de peupliers. Les pas de l'homme n'ont jamais foulé la verdure de ses rives. Retraite consacrée à la paix et à l'amour , c'est l'île heureuse. Ses arbres sont les paisibles dépositaires de la douce et frêle espérance du rossignol et de la fauvette; et, sur ses bords et sur le bassin qui l'environne,
L'oiseau qui de Léda fit jadis la conquête ,
Le cygne , dresse avec fierté Sur un long cou d'albâtre une superbe tête.
Il s'avance avec majesté :
Immobile en sa course, il fait rider à peint- Des eaux le sommet argenté ; Sur le cristal avec agilité En circuits prolongés il glisse, il se promeut'. Désormais fixé sur les flots , Zéphyre oublie et les roses nouvelles , Et l'empire de Flore , et ses riants berceaux ;
Et, folâtrant avec le roi des eaux , Enfle avec volupté la neige de ses ailes.
Il fallut s'arracher à ces rives charmantes : je ne le fis qu'à regret. L'imagination encore remplie de ces riants objets , je m'enfonçai dans un bois ; et je ne fus tiré de
la profonde rêverie dans laquelle j'étais plongé que par l'apparition subite de quelques chaumières. Une ferme, où je distinguai avec plaisir les ustensiles du labourage, un temple rustique et quelques habitations champêtres , formaient une place irrégulière , au milieu de laquelle était une petite fontaine. Appuyé sur les rocailles dont la source était environnée , je considérais ce village : je me demandais comment j'étais sorti , sans m'en apercevoir, du jardin que je venais de parcourir,
Lorsque , sortant de sa chaumière ,
Une gentille jardinière,
Au teint brun , au regard fripon ,
En blanc corset , en court jupon ,
A la naissante chevelure ,
D'une marche légère et sûre ,
Une cruche en main s'avançait
Vers l'eau , qui perdait son murmure ,
Et s'éclaircissait à mesure
Que la belle s'en approchait.
Mon enfant, lui dis-je , suis-je encore chez la déesse ? Vous n'êtes pas sorti de ses jardins, répondit-elle. Qu'avez-vous rencontré dans votre promenade ? Des bois , des prairies, un fleuve, un hameau et ses habitants ne sont-ils pas , ainsi que ces objets , les enfants de la nature , à qui ces beaux lieux sont consacrés ? Elle avait raison :
Le bonheur que donne l'aisance , Des cœurs vrais et reconnaissants,
La gentillesse et l'innocence D'une fillette de quinze ans :
Voilà les plus beaux ornements Des jardins de la Bienfaisance.
Le bonheur et l'abondance habitaient sous toutes ces chaumières ; je les parcourus toutes , et dans toutes je les rencontrai. Nous passions devant la porte d'un petit temple rustique. A quelle divinité est-il consacré ? demandai^ e à mon aimable guide. — A la nymphe Io et à l'Abondance. — Et pourquoi le hameau n'en ferait-il pas un monument de sa reconnaissance ? pourquoi ne placerait-il pas sur un autel champêtre la statue de celle à qui il est redevable de sa félicité ? Le premier, je voudrais la couronner de fleurs, et voici les vers que je graverais sur le socle :
Sur cet autel dressé par la reconnaissance ,
De Joséphine admire le portrait :
Quoique reine en ces lieux, sans le bien qu'elle y fait On ignorerait sa puissance.
La jeune fille applaudit à cet hommage que je rendais à la vérité : et ces vers, quoique impromptus, lui plurent.
Nous gravîmes ensuite sur le sommet de la colline , où Bacchus promettait une vendange abondante. Je visitai la maison du vigneron et le pressoir, dont bientôt les poutres amoncelées devaient exprimer le nectar qui mûrissait sur le coteau.
48o PROMENADE A MONTREUIL.
« S'il ressemble à tout ce qui est ici, il doit être parfait. — Je l'ignore , monsieur. — Comment ! vous n'en avez jamais goûté ? — Ni de celui-là , ni d'aucun autre : c'est trop dangereux. — Vraiment ! — Ne connaissezvous pas la chanson ? » et elle chanta , sur un air que je ne connaissais pas , ces couplets que je connaissais fort bien :
O vous qui de la tendresse Voulez goûter les douceurs , Que le vin de votre ivresse Augmente encor les ardeurs !
Aux doux transports qu'il fait naître Quand on le boit tour à tour , Pourrait-on le méconnaître?
C'est le pur sang de l'Amour.
De la reine de Cythère La colombe s'échappa.
Dans un bosquet solitaire Cupidon la rattrapa.
Hélas ! sous la même vigne Qui cachait l'oiseau mutin , Rampait la ronce maligne :
Amour s'y blessa la main.
Dans les grappes de la treille
Le sang divin pénétra,
Et de sa teinte vermeille
Son nectar se colora.
Aux doux transports qu'il fait naître
Quand on le boit tour à tour, Pourrait-on le méconnaître ?
C'est le pur sang de l'Amour ».
La prudence est une belle chose, dis-je à la chanteuse en la regardant avec trop d'expression peut-être. La jeune fille sourit, rougit, et me quitta.
Cependant le but de mon voyage n'était pas rempli : je n'avais pas rencontré la divinité que je cherchais ; toutefois ce que j'avais vu m'en consola. En effet ,
Si de tout temps l'invisibilité
Fut l'attribut de la divinité ,
Sur terre au moins nous avons son image. Un cœur reconnaissant annonce un bienfaiteur ; Tout un village heureux annonce un bon seigneur :
Qui fait le bien ressemble au Créateur ,
Et se montre dans son ouvrage. .
Enfin j'arrivai aux portes d'un temple, d'une architecture noble et régulière : c'est le séjour où Joséphine vient le plus souvent se reposer. A mesure que j'en approchais, mon cœur semblait se délivrer du poids qui l'oppressait. Ma langue se déliait, et je m'écriai dans ces lieux remplis de sa présence :
O généreuse Bienfaisance !
Jette encor un regard sur moi :
Le cri de ma reconnaissance
Ose enfin s'élever vers toi.
Plus tôt mon cœur eût dû, peut-être, De tes bienfaits manifester l'éclat ;
Mais celui qui n'est pas ingrat Soupçonne-t-il qu'il puisse le paraître ?
Quand ton sourire et tes bienfaits , En confirmant le doux nœud qui me lie , Ont assuré mon bonheur à jamais ; Quand je jouis par toi d'un sort digne d'envie , Ce souvenir peut-il s'effacer de mon cœur ?
Non , non , durable autant que mon bonheur , Il durera toute ma vie.