LIVRE III
« Je croîs, ne vous déplaise, et vous ne croissez plus. »
Le germe raisonnait fort juste :
Le temps , qui détruit tout , fait tout croître d'abord ;
Par lui le faible devient fort;
Le petit, grand; le germe, arbuste.
Les buissons , indignés qu'en une année ou deux
Un chêne devînt grand comme eux,
Se récriaient contre l'audace De cet aventurier qui, comme un champignon, Né d'hier et de quoi ? sans gêne ici se place , Et prétend nous traiter de pair à compagnon! L'égal qu'ils dédaignaient cependant les surpasse ; D'arbuste il devient arbre, et les sucs généreux
Qui fermentent sous son écorce, De son robuste tronc à ses rameaux nombreux Renouvelant sans cesse et la vie et la force, Il grandit, il grossit, il s'alonge, il s'étend,
Il se développe, il s'élance;
Et l'arbre, comme on en voit tant,
Finit par être un arbre immense.
De protégé qu'il fut, le voilà protecteur, Abritant, nourrissant des peuplades sans nombre:
Les troupeaux, les chiens, le pasteur,
Vont dormir en paix sous son ombre ; L'abeille dans son sein vient déposer son miel,
Et l'aigle suspendre son aire A l'un des mille bras dont il perce le ciel , Tandis que mille pieds l'attachent à la terre.
9o FABLES.
L'impétueux Eurus , l'Aquilon mugissant ,
En vain contre sa masse ont déchaîné leur rage ;
Il rit de leurs efforts, et leur souffle impuissant
Ne fait qu'agiter son feuillage.
Cybèle aussi n'a pas de nourrissons , De l'orme le plus fort au genêt le plus mince, Qui des forêts en lui ne respecte le prince : Tout l'admire aujourd'hui, tout, hormis les buissons. « L'orgueilleux ! disent-ils ; il ne se souvient guères
« De notre ancienne égalité;
« Enflé de sa prospérité, « A-t-il donc oublié que les arbres sont frères? « — Si nous naissons égaux, repart avec bonté « L'arbre de Jupiter, dans la même mesure « Nous ne végétons pas; et ce tort, je vous jure,
« Est l'ouvrage de la nature,
« Et non pas de ma volonté.
« Le chêne vers les cieux portant un front superbe,
« L'arbuste qui se perd sous l'herbe,
« Ne font qu'obéir à sa loi.
« Vous la voulez changer; ce n'est pas mon affaire;
« Je ne dois pas, en bonne foi,
« Me rapetisser pour vous plaire. « Mes frères, tâchez donc de grandir comme moi. »
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