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LA CHATELAINE ET LES DEUX ORPHELINS

Femmes, enfants, veuillez m'enlendre :

Nous sommes faits pour nous comprendre.

Soldats, chargez vos fusils.

Juges froncez les sourcils ; Vous ne détruirez pas de ma naïve enfance

Le souvenir, Ni ma croyance En Tavenir.

Par les forêts, par les bruyères Au château conduisait un chemin tortueux. Lu, trois femmes vivaient, trois antiques sorcières, Ou, pour être plus juste et pour les peindre mieux.

C'était comm€ un trio de bienfaisantes fées. Dans l'ombre du passé je les entends parfois

Glapissantes, et je les vois Marcher clopin-clopant, bizarrement coiffées,

Et risiblement attifées...

Mais pour les évoquer trop débile est ma voix : Demandez à Nodier de vous donner trois fois

Le portrait de la fée aux Miettes.

Le voyageur nocturne, en sa route égaré, Y venait oublier ses courses inquiètes ; Comme par la vertu des magiques baguettes, La table était servie et le lit préparé. A toute autorité précocement rebelle.

Enfant, quand je fuyais la maison paternelle , De l'hospitalité j'y goûtais les douceurs. Voici, dans les loisirs d'une calme veillée, Moi l'oreille tendue et l'ame émerveillée, Ce que me raconta la plus vieille des sœurs : « Deux enfans (leur naissance est pour eux un mystère) Différents tous les deux d'âge et de caractère. Du malheur, tout petits, par nous furent sauvés. A nos frais au collège ils étaient élevés. Voulant leur ménager une douce surprise. Un jour, je fis seller notre bonne jument :

Vous savez, cette belle grise

Qui chemine si vaillamment.

La monture courut une journée entière.

Le soir vers les enfants je marchais toute flère :

J'avais mis, pour leur faire honneur,

Ma riche coiffe des dimanches.

Et ma robe à ramage avec ses longues manches. Je me réjouissais déjà de leur bonheur. Au collège je frappe, et le portier s'avance ; Je lui nomme aussitôt mes fils d'adoption : « Madame, asseyez-vous et prenez patience; A l'instant va sonner la récréation. ^ L'heure attendue arrive et des cris d'allégresse Font retentir les cours et les longs corridors. Les deux frères de loin m'aperçoivent ; alors

Le plus jeune vers moi s'empresse.

Il se jette à mon cou, dans ses bras il me presse. L'autre, au lieu d'imiter de semblables élans,

Sans respect pour mes cheveux blancs.

Oubliant mes bienfaits ainsi que ma tendresse, Me désigne du doigt, en riant aux éclats, Et me livre aux mépris d'une folle jeunesse. De cet affront sanglant que je souffris, béias ! De fruits et de gâteaux j'avais rempli mes poches ; Dans ma bourse brillaient deux louis, quel trésor ! Tout fut pour le cadet, fruits, gâteaux, pièces d'or, Et l'autre pour sa part eut de justes reproches... »

Elle ne parlait plus, je l'écoutais encor.

A bord du liuguescUa, rade de Brest, le 0 février I8S2.

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