‹ Fables et poésiesChapitre 90 sur 355 · L'ABEILLE ET LE PAPILLON · texte numérisé non relu

L'ABEILLE ET LE PAPILLON

L'abeille au papillon parlait un jour ainsi :

« Veux-tu jusqu'à la mort, dans tous les coins du monde,

Éparpiller ta vie oiseuse et vagabonde,

Et de ton avenir n'avoir aucun souci?

D'un travail assidu je suis le vrai modèle :

Ainsi qu'à mon nectar, à ma ruche fidèle,

Le même toit m'abrite constamment. »

Elle aurait volontiers poursuivi la semonce; Mais deux hommes par là passant en ce moment, Le papillon se sauve, emportant sa réponse. « L'abeille, dit l'un d'eux, n'a-t-elle pas raison ?...

— Non!

Car, selon moi, toute nature est sainte ; Faut-il tous nous cloîtrer dans une étroite enceinte ? Le papillon, disaient les poètes anciens, C'est l'esprit dégagé des terrestres liens ; Ëmeraude vivante et diamant qui vole, De l'àme voyageuse il offre le symbole ;

11 va de fleur en fleur, au gré de son désir, Et, quand s'exhale enfin sa vie insoucieuse. II semble encor rêver d'amour et de plaisir... «

L'autre reprend : « L'abeille industrieuse, Qui sur toutes les fleurs cueille un miel abondant,

N'est-ce pas l'écolier prudent Qui puise dans l'étude une douce ambroisie, Et l'autre, n'est-ce pas un enfant insensé Préférant au savoir sa vaine fantaisie, Et pour le plaisir seul se montrant empressé !

— Vous avez raison, je l'avoue ;

Mais c'est encor l'homme qui voue A toute poésie un culte intéressé, Et celui qui demande à la muse qu'il aime, Non pas un vil métal, mais la muse elle-même. »

Page 1