COUPÉ LES OREILLES
Qu'ai-je fait pour me voir ainsi Mutilé par mon propre maître ?
Le bel état où me voici !
Devant les autres chiens oserai-je paraître ? G Rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans.
Qui vous ferait choses pareilles !
Ainsi criait Mouflar, jeune dogue ; et les gens. Peu touchés de ses cris douloureux et perchants. Venaient de lui couper sans pitié les oreilles. Mouflar y croyait perdre. 11 vit avec le temps Qu'il y gagnait beaucoup ; car, étant de nature A piller ses pareils, mainte mésaventure
L'aurait fait retourner chez lui Avec cette partie en cent lieux altérée : Chien hargneux a toujours l'oreille déchirée. Le moins qu'on peut laisser de prise aux dents d'autrui. C'est le mieux. Quand on n'a qu'un endroit à défendre.
On le munit, de peur d'esclandre.
Témoin maître Mouflar armé d'un gorgerin ; Du reste ayant d'oreille autant que sur ma mam, Un loup n'eût su par où le prendre.
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Tables de Lr Fomtjijme
LirnE Dixième
Mère lionne avait perdu son faon :
Un chasseur l'avait pris. La pauvre infortunée Poussait un tel rugissement
Que toute la forêt était importunée.
La nuit ni son obscurité.
Son silenjce et ses autres charmes.
De la reme des bois n'arrêtaient les vacarmes :
Nul animal n'était du sommeil visité.
L'ourse enfin lui dit : Ma commère, Un mot sans plus ; tous les enfants Qui sont passés entre vos dents N'avaient-ils ni père ni mère ? — Ils en avaient. — S'il est ainsi.
Et qu'aucun de leur mort n'ait nos têtes rompues Si tant de mères se sont tues.
Que ne vous taisez-vous aussi ? — Moi, me taire ! moi malheureuse !
Ah ! j'ai perdu mon fils ! il me faudra traîner Une vieillesse douloureuse ! —
Dites-moi, qui vous force à vous y condamner ? —
Hélas ! c'est le Destin qui me hait. — Ces paroles
Ont été de tout temps en la bouche de tous.
Misérables humains, ceci s'adresse à vous !
Je n'entends résonner que des plaintes frivoles.
Quiconque, en pareil cas, se croit haï des cieux.
Qu'il considère Hécube, il rendra grâce aux dieux
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Tables de "La ToMTJtmE
LivT{E Dixième
LE BERGtR ET LE ROI
Deux démons à leur gre partagent notre vie, Et de son patrimoine ont chassé la raison ; Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie : Si vous me demandez leur état et leur nom. J'appelle l'un. Amour, et l'autre. Ambition. Cette dernière étend le plus loin son empire ;
Ccur même elle entre dans l'amour.
Je le ferais bien voir ; mais mon but est de dire Comme un roi fit venir un berger à sa cour. Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes. Ce roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs, Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans. Grâce aux soins du berger, de très notables sommes. Le berger plut au roi par ces soins diligents. Tu mérites, dit-il, d'être pasteur de gens : Laisse là tes moutons, viens conduire des hommes ;
Je te fais juge souverain.
Voilà notre berger la balance à la main. Quoiqu'il n'eût guère vu d'autres gens qu'un ermite. Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c'est tout, il avait du bon sens ; le reste vient ensuite :
Bref, il en vint fort bien a bout.
L ermite son voisin accourut pour lui dire : Veillé-je ? et n'est-ce point un songe que je vois ? Vous, favori ! vous, grand ! Défiez-vous des rois ; Leur faveur est glissante : on s'y trompe ; et le pire C'est qu'il en coûte cher : de pareilles erreurs Ne produisent jamais que d'illustres malheurs. Vous ne connaissez pas l'attrait qui vous engage : Je vous parle en ami ; craignez tout. L'autre rit ;
Et notre ermite poursuivit :
Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage. Je crois voir cet aveugle à qui, dans un voyage.
Un serpent engourdi de froid Vint s'offrir sous la main : il le prit pour un fouet. Le sien s'était perdu, tombant de sa ceinture. Il rendait grâce au ciel de l'heureuse aventure, Quand un passant cria : Que tenez-vous ? ô dieux ! Jetez cet animal traître et pernicieux,
Ce serpent ! — C'est un fouet. — C'est un serpent ! vous dis-je A me tant tourmenter quel intérêt m'oblige ? Prétendez-vuus garder ce trésor ? — Pourquoi non ? Mon fouet était usé ; j'en retrouve un fort bon :
Vous n'en parlez que par envie. —
L'aveugle enfin ne le crut pas ;
11 en perdit bientôt la vie :
L'animcil dégourdi piqua son homme au bras.
Fjibles de La Fontjume
LiVHE Dixième
Quant à vous, j'ose vous prédire Qu'il vous arrivera quelque chose de pire. Eh ! que me saurait-il arriver que la mort ? Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite. Il en vint en effet : l'ermite n'eut pas tort. Mainte peste de cour fit tant, par maint ressort. Que la candeur du juge, ainsi que son mérite. Furent suspects au prince. On cabale, on suscite Accusateurs, et gens grevés par ses arrêts. De nos biens, dirent-ils, il s'est fait un palais. Le pnnce voulut voir ces richesses immenses. Il ne trouva partout que médiocrité.
Louanges du désert et de la pauvreté :
C étaient la ses magnificences.
Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix : Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures. Lui-même ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris
Tous les machineurs d'impostures.
Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux.
L'habit d'un gardeur de troupeaux.
Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,
Et, je pense, aussi sa musette.
Doux trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais N'attirâtes sur vous l'envie et le mensonge, Je vous reprends : sortons de ces riches palais
Comme l'on sortirait d'un songe !
Sire, pardonnez-moi cette exclamation :
J'avais prévu ma chute en montant sur le faite. Je m'y suis trop complu : mais qui n'a dans la tête Un petit grain d'ambition }
Fables de L-i Tontai-ne
— LirnE Dixième
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TIrcis, qui pour la seule Annetle
Faisait résonner les accords
D une VOIX et d une musette
Capables de toucher les morts,
Chantait un jour le long des bords
D'une onde arrosant des prairies Dont Zéphyre habitait les campagnes fleuries Annelte cependant a la ligne péchait ;
Mais nul poisson ne s'approchait ;
La bergère perdait ses peines.
Le berger, qui par ses chansons
Eut attiré des inhumaines.
Crut, et crut mal. attirer des poissons. Il leur chanta ceci : Citoyens de cette onde Laissez votre Naïade en sa grotte profonde ; Venez voir un objet mille fois plus charm.«nt. Ne craignez point d'entrer aux prisons de la Belle
Ce n'est qu'à nous qu'elle est cruelle.
Vous serez traités doucement ;
On n en veut point a votre vie :
Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal ; F.t, quand à quelques-uns l'appât serait fatal. Mourir des mains d'Annette est un sort que j'envie. Ce discours éloquent ne fit pas grand effet ; L'auditoire était sourd aussi bien que muet : Tircis eut beau prêcher : ses paroles miellées
S'en étant aux vents envolées.
Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris ; Voilà les poissons mis aux pieds de la bergère. O vous, pasteurs d'humains et non pasde brebis, Rois, qui croyez gagner par raison les esprits
D'une multitude étrangère.
Ce n'est jamais par la que l'on en vient a bout !
Il y faut une autre manière : Servez-vous de vos rets ; la puissance fait tout.
FjtBLES DE La FOMTJimE
tivR-E Dixième
Deux perroquets, 1 un père et l'autre fils. Du rôt d'un rci faisaient leur ordinaire ; Deux demi-dieux, lun fils et l'autre père, De ces oiseaux faisaient leurs favoris.
L'âge liait une amitié sincère Entre ces gens : les deux pères s'aimaient ; Les deux enfants, maigre leur cœur frivole, L un avec l'autre aussi s'accoutumaient. Nourris ensemble, et compagnons d'école.
C'était beaucoup d honneur au jeune perroquet ; Car l'enfant était prince, et son père monarque. Par le tempérament que lui donna la Parque, 11 aimait les oiseaux. Un moineau fort coquet. Et le plus amoureux de toute la province. Faisait aussi sa part des délices du prince. Ces deux rivaux un jour ensemble se jouant. Comme il arrive aux jeunes gens.
Le jeu devint une querelle.
Le passereau, peu circonspect.
S'attira de tels coups de bec.
Que, demi-mort et traînant 1 aile.
On crut qu'il n'en pourrait guenr.
Le prince indigne fit mourir Son perroquet. Le bruit en vint au père. L'infortune vieillard crie et se désespère. Le tout en vain, ses cris sont superflus ; L'oiseau parleur est deja dans la barque : Pour dire mieux, l'oiseau ne parlant plus Fait qu'en fureur sur le fils du monarque Son père s'en va fondre, et lui crevé les yeux. Il se sauve aussitôt, et choisit pour asile
Le haut d'un pin : la, dans le sein des dieux, 11 goûte sa vengeance en lieu sûr et tranquille. Le roi lui-même y court, et dit pour l'attirer : Ami, reviens chez-moi ; que nous sert de pleurer ? Haine, vengeance et deuil, laissons tout a la porte. Je suis contraint de déclarer, Encor que ma douleur soit forte.
Que le tort vient de nous ; mon fils fut l'agresseur : Mon fils ! non, c'est le Sort qui du coup est l'auteur. La Parque avait écrit de tout temps en son livre Que l'un de nos enfants devait cesser de vivre.
L'autre de voir, par ce malheur.
Consolons-nous tous deux, et reviens dans ta cage.
.At 249 l\*-
TABLES DE La TOMTJimE
tirjiE Dixième
Le perroquet dit : Sire roi,
Crois-tu qu'après un tel outrage
Je me doive lier à toi ?
Tu m'allègues le Sort : prétends-tu, par ta foi. Me leurrer de lappàt d'un profane langage ? Mais que la Providence, ou bien que le Destin,
Règle les affaires du monde.
Il est cent là-haut qu'au faite de ce pin.
Ou dans quelque forêt profonde.
J'achèverai mes jours loin du fatal objet
Qui doit t'être un juste sujet De haine et de fureur. Je sais que la vengeance Lst un morceau de roi ; car vous vivez en dieux.
Tu veu.\ oublier cette offense ; Je le crois : cependant il me faut, pour le mieux.
Eviter ta main et tes yeux.
.Sire roi, mon ami, va-t'en : tu perds ta peine :
Ne'me parle point de retour ; L'absence est aussi bien un remède a la haine
Qu un appareil tontie l'amour.
FABLES DE La To-ntawb