‹ Fables. IllustréesChapitre 138 sur 166 · TROIS JEUNES HOMMES · texte numérisé non relu

TROIS JEUNES HOMMES

Un octogénaire plantait.

Passe encor de bàtir ; mais planter à cet âge ! Disaient trois jouvenceaux enfants du voisinage :

Assurément il radotait.

Car, au nom des dieux, je vous prie.

Quel fruit de ce labeur pcuvez-vous recueillir ? Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.

A quoi bon charger votre vie Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ? Ne songez désormais qu'a vos erreurs passées ; Quittez le long espoir et les vastes pensées ;

Tout cela ne convient qu'à nous.

Il ne convient pas à vous-mêmes.

Repartit le vieillard. Tout établissement Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également. Nos termes sont pareils par leur courte durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment Qui vous puisse assurer d'un second seulement ? Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :

Hé bien ! defendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui J'en puis jouir demain, et quelques jours encore ;

Je puis enfin compter l'aurore

Plus d'une fois sur vos tombeaux.

Le vieillard eut raison : l'un des trois jouvenceaux Se noya dés le port, allant a l'Amérique ; L'autre, afin de monter aux grandes dignités. Dans les emplois de Mars servant la république. Par un coup imprévu vil ses jours emportés ; Le troisième tomba d'un arbre

Que lui-même il voulut enter ; Et, pleures du vieillard, il grava sur leur marbre

Ce que je viens de raconter.

"Fables de Lji Vontmm-e

"Livre Douzième

Prince, l'unique objet du soin des immortels, Souffrez que mon encens parfume vos autels. Je vous offre un peu tard ces présents de ma muse ; Les ans et les travaux me serviront d'excuse. Mon esprit diminue, au lieu qu'a chaque instant On aperçoit le vôtre aller en augmentant : Il ne va pas, il court, il semble avoir des ailes. Le héros dont il tient des qualités si belles Dans le métier de Mars brûle d'en faire autant : Il ne tient pas à lui que, forçant la victoire.

Il ne marche à pas de géant

Dans la carrière de la gloire.

Quelque dieu le retient : c'est notre souverain. Lui qu'un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin. Cette rapidité fut alors nécessaire ; Peut-être elle serait aujourd'hui téméraire. . Je m'en tais : aussi bien les Ris et les Amours Ne sont pas soupçonnés d'aimer les longs discours. De ces sortes de dieux votre cour se compose : Ils ne vous quittent point. Ce n'est pas qu'après tout D'autres divinités n'y tiennent le haut bout ; Le sens et la raison y règlent toute chose. Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs,

Imprudents et peu circonspects.

S'abandonnèrent à des charmes Qui métamorphosaient en bêtes les humains. Les compagnons d'Ulysse, après dix ans d alarmes, Erraient au gré du vent, de leur sort incertains.

Ils abordèrent un rivage

Où la fille du dieu du jour,

Circé, tenait alors sa cour.

Elle leur fit prendre un breuvage Délicieux, mais plein d'un funeste poison.

D'abord ils perdent la raison ; Quelques moments après leur corps et leur visage Prennent l'air et les traits d'animaux différents : Les voilà devenus ours, lions, éléphants ;

Les uns sous une masse énorme.

Les autres sous une autre forme :

Il s'en vit de petits, exenipltim ni IjlpJ,

Le seul Ulysse en échappa :

Il sut se défier de la liqueur traîtresse.

Comme il joignait à la sagesse La mine d'un héros et le doux entretien,

11 fit tant que l'enchanteresse Prit un autre poison peu différent du sien. Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'àme :

FABLES DE Lt rOA'r.-17\E

Liri{E Douzième

Celle-ci déclara sa flamme.

Ulysse etail Irop fin pour ne pas profiter

D une pareille conjoncture :

Il obtint qu'on rendrait à ses Grecs leur figure. Mais la voudront-ils bien, dit la nymphe, accepter ? Allez le proposer de ce pas à la troupe. Ulysse y court, et dit : L'empoisonneuse coupe A son remède encore ; et je viens vous 1 offrir : Chers amis, voulez-vous hommes redevenir ?

On vous rend déjà la parole.

Le lion dit. pensant rugir :

Je n'ai pas la tête si folle ; Moi renoncer aux dons que je viens d'acquérir J'ai griffe et dents, et mets en pièces qui m'attaque. Je suis roi : deviendrai-je un citadin d'Ithaque ! Tu me rendras peut-être encor simple soldat :

Je ne veux point changer d'état.

Ulysse du lion court a l'ours : Eh ! mon frère. Comme te voilà fait ! je t'ai vu si joli ! Ah ! vraiment nous y voici, Reprit l'ours à sa maniera :

Comme me voila fait ! comme doit cire un ours. Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre ?

EUt-ce à la tienne à juger de la nôtre ? Je me rapporte aux yeux d'une ourse mes amours. Te déplais-je ? va-t-en ; suis ta route, et me laisse. Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse :

Et te dis tout net et tout plat :

Je ne veux point changer d'elat.

Le prince grec au loup va proposer l'affaire ; Il lui dit. au hasard d'un semblable refus :

Camarade, je suis confus

Qu'une jeune et belle bergère Conte aux échos les appétits gloutons

Qui t'ont fait manger ses moutons.

Autrefois on l'eut vu sauver sa bergerie :

Tu menais une honnête vie.

Quitte ces bois, et redevien.

Au lieu de loup, homme de bien.

Eln est-il ? dit le loup : pour moi, je n'en vois guère. Tu t'en viens me traiter de béte carnassière ; Toi qui parles, qu'es-tu ? N'auriez-vous pas, sans moi Memgé ces animaux que plaint tout le village ?

Si j'étais homme, par ta foi,

Aimerais-je moins le carnage ?

Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous : Ne vous étes-vous pas l'un a l'autre des loups ? Tout bien considéré, je te soutiens en somme

Que, scélérat pour scélérat,

ÇJÎifcc*-

Fjjbles de La FoMTAmE —

LirJiE DoyzjÈME

Il vaut mieux être un loup qu'un homme

Je ne veux point changer d'état.

Ulysse fit à tous une même semonce ;

Chacun d'eux fit même réponse.

Autant le grand que le petit.

La liberté, les bois, suivre leur appétit.

C'était leurs délices suprêmes :

Tous renonçaient au lôs des belles actions. Ils croyaient s'affranchir suivant leurs passions.

Ils étaient esclaves d'eux-mêmes.

Prince, j'aurais voulu vous choisir un sujet Où je pusse mêler le plaisant a l'utile :

C était sans doute un beau projet.

Si ce choix eiit ele facile.

Les compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts Ils ont force pareils en ce bas univers,

Gens a qui j'impose pour peine

Votre censure et votre haine.

F.7BIES DE L-^T TOJ\IT.nj\E

Ljvj{e Douzième

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