‹ Fables (volume 2)Chapitre 109 sur 193 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

Connue au roi Ht venu- un berger à sa cour.

Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes,

Ce roi vit un troupeau qui couvroit tous les champs, Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans, Grâce aux soins du berger, de très-notables sommes. Le berger plut au roi par ces soins diligents. Tu mérites, dit-il, d'être pasteur de gens: Laisse là tes moutons, viens conduire des hommes ;

Je te fais juge souverain.

Voilà notre berger la balance à la main. Quoiqu'il n'eût guère vu d'autres gens qu'un ermite, Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c'est tout, Il avoit du bon sens ; le reste vient ensuite :

Bref, il eu vint fort bien à bout.

L'ermite son voisin accourut pour lui dire: Veillé-je? et n'est-ce point un songe que je vois? Vous, favori! vous, grand! Défiez-vous des rois; Leur faveur est glissante : on s'y trompe ; et le pire , C'est qu'il eu coûte cher : de pareilles erreurs Ne produisent jamais que d'illustres malheurs. Vous ne connoissez pas l'attrait qui vous engage : Je vous parle en ami ; craiguez tout. L'autre rit ;

Et notre ermite poursuivit:

Vovez combien déjà la cour vous rend peu sage. Je crois voir cet aveugle à qui, dans un voyage,

L'n serpent engourdi de froid Vînt s'offrir sous la main : il le prit pour un fouet ;

Le sien s'étoit perdu . tombant de sa ceiatore. Il rendoit grâce au ciel de l'heureuse aventure, Quand un passant cria : Que tenez-vous! ô dieux! Jetez cet animal traître et pernicieux,

Ce serpent! — C'est un fouet. — C'est un serpent ! rousdis-fl A me tant tourmenter quel intérêt m'oblige? Prétendez-vous garder ce trésor ? — Pourquoi non.' Mon fouet étoit usé' ; j'en retrouve un fort bon : Vous n'en parlez que par envie. — L'aveugle enfin ne le crut pas; Il en perdit bientôt la vie ;

L'animal dégourdi piqua son homme au bras. Quant à vous, j'ose vous prédire

Qu'il vous arrivera quelque chose de pire. —

Eh! que me saur oit-il arriver que la mort?

Mille dégoûts viendront, «lit le prophète ermite.

Il eu vint en effet : l'ermite n'eut pas tort.

Mainte peste de cour fit tant, par maint ressort,

Que la candeur du juge, ainsi que sou mérite.

Furent suspects au prince. Ou cabale, on suscite

Accusateurs, et gens grevés par ses arrêt-;.

De nos biens, dirent-ils, il s'est fait un palais.

Le prince voulut voir ces richesses immenses.

Il ne trouve partout que médiocrité:

Louange du désert et de la pauvreté :

C'étoient là ses magnificences.

Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix :

Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures.

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Lui-même ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris

Tous les machiueurs d'impostures.

Le coffre éiaut ouvert, ou y vit des lambeaux,

L'habit d'uu garde ur de troupeaux, Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,

Et, je pense, aussi sa musette.

Doux trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais N'attirâtes sur vous l'envie et le mensonge, Je vous reprends : sortons de ces riches palais

Gomme l'on sortirait d'un songe ! Sire, pardonnez-moi cette exclamation :

J'avois prévu ma chute en montant sur le faîte. Je m'y suis trop complu : mais qui n'a dans la tête

Lu petit grain d'ambition ?

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