LIVRE XI
Cet oiseau raisonnent : il faut qu'où le confesse. Eu son temps aux souris le compagnou chassa: Les premières qu'il prit du logis échappées , Pour v remédier, le drôle estropia Tout ce qu'il prit eusaite ; et leurs jamhes coupées Firent qu'il les mangeoit à sa commodité,
Aujourd'hui l'une , et demaiu l'autre.
Tout manger à la fois , l'impossibilité S'y trouvoit, joint aussi le soin de sa saute. Sa prévoyance alloit aussi loin que la nôtre :
Elle alloit jusqu'à leur porter
Vivres et grains pour subsister.
Puis, qu'un cartésien s'obstiue A traiter ce hibou de montre et de machine !
Quel ressort lui pouvoit donner Le conseil de tronquer un peuple mis eu mue1 ?
Si ce n'est pas là raisonner,
La raison m'est chose inconnue.
Voyez que d'argumeuts il fit:
Quand ce peuple est pris , il s'eufuit; Donc il faut le croquer aussitôt qu'on le happe. Tout! il est impossible. Et pais pour le besoin N'en dois-je point guder? Donc il faut avoir soin
De le nourrir sans qu'il échappe.
» C est-à-dire renfermé pour être engraissé. Le mot mite servoit à désigner une grande cage pour engraisstM les volailles.
Mais comment? Otons-luiles pieds. Or, trouvez-moi Chose par les humai os à sa fin mieux conduite ! Quel autre art de penser Aristote et sa suite ' Enseignent-ils, par votre foi?
Ceci n'est point une fable; et la chose, quoique merveilleuse et presque incroyable, est véritablement arrivée 2. J'ai peut-être porté trop loin la prévoyance de ce hibou; car je ne prétends pas établir dans les bêtes un progrès de raisonnement tel que celui-ci : mais ces exagérations sont permises à la poésie, surtout dans la manière d'écrire dont je me sers.
1 La Fontaine fait ici ailusion à l'Art de penser composé par MM. de J'ort-Royal Nicole et Arnauld.
2 11 y a lieu de supposer que ce fait a été ou mal observé ou exagéré. (Voyez à ce sujet l'Histoire de la vie et des ouvrayes de Jean de La Fontaine, liv. III, p. 154 , et p. 4'20 de ledit, in-8», et t. I , p. 257 de l'édit- in-18.)