LIVRE Vil
S'alla percher, et chanter sa victoire.
Un vautour entendit sa voix :
Adieu les amours et la gloire ; Tout cet orgueil périt sous l'ongle du vautour. Enfin, par un fatal retour , Sou rival autour de la poule S'en revint faire le coquet.
Je laise à penser quel caquet ; Car il eut des femmes en foule.
La Fortune se plaît à faire de ces coups : Tout vainqueur insolent à sa perte travaille. Défions-nous du Sort, et prenons garde à nous Après le gain d'une bataille.
FABLE XLV
l'ingratitude et l'injustice des hommes envers la fortune.
L'u trafiquant sur mer , par bonheur, s'enrichit. Il triompha des vents pendant plus d'un voyage ; Gouffre, banc, ni rocher, n'exigea le péage D'aucun de ses ballots; le Sort l'eu affranchit. Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune Recueillirent leurs droits, tandis que la Fortune Prenoit soiu d'amener son marchand à bon port.
Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle. Il vendit sou tabac, sou sucre, sa cannelle,
Ce qu'il voulut, sa porcelaine eucor :
Le luxe et la folie enflèrent son trésor;
Bref, il plut tlaus son escarcelle.
On ne parloit chez lui que par doubles ducats ; Et mou homme d'avoir chiens, chevaux, et carrosses :
Ses jours de jeûne étoient des noces.
Un sieu ami, voyant ces somptueux repas, Lui dit: Et d'où donc vient uu si bon ordinaire? Et d'où me viendroit-il , que de mou savoir-faire? Je n'eu dois rien qu'à moi, qu'à mes soins, qu'au talent De risquer à propos et bien placer l'argent. Le profit lui semblant une fort douce chose , Il risqua de nouveau le gain qu'il avoit fait ; Mais rien, pour cette fois, ne lui vin à souhait.
Sou imprudence eu fut la cause :
Un vaisseau mal frété périt au premier vent ; Un autre, mal pourvu des armes nécessaires ,
Fut enlevé par des corsaires ,
Un troisième au port arrivant, Bien n'eut cours ni débit : le luxe et la folie
K 'étoient plus tels qu'auparavant.
Enfin ses facteurs le trompant, Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie ',
1 Chère succulente et joyeuse. Cette expression, empruntée à Rabelais, est familière à nos vieux conteurs. (B.)