LIVRE VIII
Va courir le pays, abandonne son trou.
Sitôt qu'il fut hors de la case :
Que le monde, dit-il, est grand et spacieux ! Voilà les Apennins, et voici le Caucase ! La moindre taupiuée étoit mont à ses yeux. Au bout de quelques jours le voyageur arrive En un certain canton où Téthvs sur la rive Avoit laissé mainte huître ; et notre rat d'abord Crut voir, en les vovaut, des vaisseaux de haut bord. Certes, dit-il, mon père étoit un pauvre sire ! Il n'osoit vovager, craintif au dernier point. Pour moi, j'ai déjà vu le maritime empire : J'ai passé les déserts, mais nous n'y bûmes point. D'un certain magister le rat tenoit ces choses,
Et les disoit à travers champs; [N'étant pas de ces rats qui, les livres rongeants,
Se font savants jusques aux dents.
Parmi tant d'huîtres toutes closes Une s'étoit ouverte ; et, bâillant au soleil,
Par un doux zéphyr réjouie, Humoit l'air, respiroit, étoit épanouie, Blanche, grasse, et d'un goût, à la voir, nonpareil. D'aussi loin que le rat voit cette huître qui bâille : Qu'aperçois-je ? dit-il; c'est quelque victuaille ! Et, si je ne me trompe à la couleur du mets, Je dois faire aujourd'hui bonne chère , ou jamais. Là-dessus maître rat, plein de belle espérance, Approche de l'écaillé, allonge un peu le cou,
Se sent pris comme aux lacs ; car l'hu'tre tout d'un coup Se referme. Et voilà ce que fait l'ignorance.
Cette fable contient plus d'un enseignement :
Nous v voyons premièrement Que ceux qui n'ont du monde aucune expérience Sont aux moindres objets frappés d'étonnement ; Et puis nous y pouvons apprendre Que tel est pris qui croyoil prendre.
l'ours et l'amateur des jardins.
Certain ours montagnard, ours à demi léché, Confiné par le Sort dans un bois solitaire, Nouveau Belléropbon1 , vivoit seul et caché. Il fût devenu fou : la raison d'ordinaire N'habite pas longtemps chez les gens séquestrés. Il est bon de parler, et meilleur de se taire ; Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés. Nul animal n'avoit affaire Dans les lieux que l'ours habitoit ;
1 Le vainqueur de la Chimère, qui, ayant eu le malheur de tuer son frère, fut plonjé dans une mélancolie si profonde qu'elle ne finit qu'avec sa vie.