‹ Fables (volume 2)Chapitre 59 sur 193 · LE BASSÂ ET LE MARCHAND · texte numérisé non relu

LE BASSÂ ET LE MARCHAND

Un marchand grec en certaine contrée Faisoit trafic. Un bassa ' l'appuyoit;

De tpioi le Grec en bassa le payoit,

Kon en marchand : tant c'est chère denrée

Qu'un protecteur ! Celui-ci coûtoit tant,

Que notre Grec s'alloit partout plaignant.

Trois autres Turcs, d'un rang moindre en puissance

Lui vont offrir leur support en commun.

Eux trois vouloient moins de reconnoissauce

Qu'à ce marchaud il n'eu coûtoit pour un.

Le Grec écoute ; avec eux il s'engage.

El le bassa du tout est averti :

Même on lui dit qu'il jouera, s'il est sage,

1 Un bâcha ou pacha.

L1VBE V11J. si

A ces gens-là quelque méchant parti,

Les prévenant, les chargeant d'un message

Pour Mahomet, droit en son paradis,

Et sans tarder; sinon ces gens unis

Le préviendront, bien certains cpi'à la ronde

Il a des gens tout prêts pour le venger :

Quelque poison l'enverra protéger

Les trafiquants qui sont en l'autre monde.

Sur cet avis le Turc se comporta

Comme Alexandre1 ; et plein de confiance.

Chez le marchand tout droit il s'en alla,

Se mit à table. On vit tant d'assurance

En ses discours et dans tout son maintien.

Qu'on ne crut point qu'il se doutât de rien.

Ami, dit-il, je sais que tu me quittes :

Même l'on veut que j'en craigne les suites :

Mais je te crois un trop homme de bien ;

Tu n'as point l'air d'un donneur de breuvag.'.

Je n'en dis pas là-dessus davantage.

Quant à ces gens qui pensent t'appuyer,

Ecoute-moi : sans tant de dialogue

Et de raisons qui pourroient t'enuuyer,

Je ne te veux conter qu'un apologue.

1 Qui Lut la médecine que lui présenta son médecin Philippe au moment où il venoit de recevoir une lettre qui lui annoncoit que celui-ci vouloit l'empoisonner. (Arrian.. 1. II, c. xiv; Justin., I. XI, c. vnr; Plutarch . in-' Alexandr., p. 28. AV.)

il. G

Il étoit un berger, son chien, et son troupeau.

Quelqu'un lui demanda ce qu'il prëtendoil faire

D'un dogue de qui l'ordinaire Eloit un paiu entier. Il falloit bien et beau Donner cet animal au seigneur du village.

Lui, berger, pour plus de ménage,

Auroit deux ou trois mâtineaux, Qui, lui dépensant moins, veilleroieutaux troupeaux

Bien mieux que cette béte seule.

Il mangeoit plus que trois; mais on ne disoit pas

Qu'il avoit aussi triple gueule Quand les loups livroient des combats.

Le berger s'en défait, il prend trois chiens de taille A lui dépenser moins, mais à fuir la bataille. Le troupeau s'en sentit; et tu te sentiras

Du eboix de semblable canaille.

Si tu fais bien, tu reviendras à moi.

Le Grec le crut.

Ceci montre aux provinces Que, tout compté, mieux vaut eu bonne foi S'abandonner à quelque puissant roi Que s'appuyer de plusieurs petits princes.

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