Fables
S*étaDt su lui-même avertir Du temps ou Ton se doit résoudre à ce passage. Ce temps, hélas! embrasse tous les temps: Qu'on le partage en jours, en heures, en moments,
Il n'en est point qu'il ne comprenne Dans le fatal tribut : tous sont de son domaine ; Et le premier instant où les enfants des rois
* Abtlemius, 99,' deSene mortem dtfferre vo/erire. — Guicdardini, Delfl vi Fatti plaeevoU.
ï LIVRE Vlll, FABLE L
Ouvrent les yeux à la lumière
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.
Défendez-vous par la grandeur ; Alléguez la beauté , la vertu, la jeunesse ;
La Mort ravit tout sans pudeur :
Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.
Il n*est rien de moins ignoré ;
Et, puisqu'il faut que je le die ,
Rien où Ton soit moins préparé.
Un mourant , qui comptoit plus de cent ans de vie , Se plaignoit à la Mort que précipitamment Elle le contraignoit de partir tout^-l'heure ,
Sans qu'il eût fait son testament , Sans ravertir au moins. Est-il juste qu'on meure Au pied levé? dit-il: attendez quelque peu; Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ; Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ; Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile. Que vous êtes pressante , A déesse cruelle ! — Vieillard , lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris; Tu te plains sans raison de mon impatience : Eb! n'as-tn pas cent ans? Trouve-moi dans Paris Deux mortels aussi vieux ; trouve-m'en dix en France. Je devois, ce dis-tu, te donner quelque avis
Qui te disposât à la chose :
J*aurois trouvé ton testament tout fait , Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait. Ne te donna-t-on pas des avis > quand la cause
Du marcher et da mouvement,
Quand les esprits ^ le sentiment , Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d'ouïe; Toute chose pour toi semble être évanouie ; Pour toi Fastre du jour prend des soins superflus : Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
Je t*ai fait voir tes camarades ,
Ou morts, où mourants , ou malades :
Qu'est-ce que tout cela , qu'un avertissement?
Allons , vieillard , et sans réplique.
Il n'importe à la république
Que tu fesses ton testament.
La Mort avoit raison : je voudrois qu'à cet Age On sortît de la vie ainsi que d'un banquet , Remerciant son hôte ; et qu'où fit son paquet : Car de combien peut-on retarder le voyage? Tu murmures , vieillard ? vois ces jeunes mourir ;
Vois-les marcher, vois-les courir A des morts , il est vrai , glorieuses et belles , Mais sûres cependant , et quelquefois cruelles, J*ai beau te le crier ; mon zélé est indiscret : Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
Le Savetier et le Financier/
Un savetier chantoit da matia jusqu'au soir :
C'étoit merveilles de le voir, Merveilles de Touîr ; il falsoit des passages ,
Plus content qa*aucan des sept sages.
Son voisin , an contraire , étant tout cousu d'or,
Chantoit peu , dormoit moins encor :
C'étoit un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il somoïeilloit , Le savetier alors en chantant Téveilloit ;
Et le financier se plaignoit
Que les soins de la Providence N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son hôtel il fait venir Le chanteur, et lui dit : Or çà , sire Grégoire , Que gagnez-vous par an? — Par an ! ma foi , monsieur,
Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte ; et je n'entasse guère Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin
• Bonaventuredes Periers, nouvelle xxi, 1. 1. p. lll.— Horat., Epw/., l, 7.
c.^« '^K^x^v^i^^i ??-^ '"'j- p^ix»']» h^'K'^.£;.
J'attrape le bout de Tannée :
Chaque joar amène son pain. — Eh bien 1 que gagnez-vous , dites-moi , par journée ? - Tantôt plus , tantôt moins : le mal est que toujours ( Et sans cela nos gains seroient assez honnêtes ), Le mal est que dans Tan s'entremêlent des jours
Qu'il faut chômer ; on nous ruine en fêtes : L'une fait tort à l'autre ; et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône. Le financier, riant de sa naïveté , Lui dit : Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône. Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin ,
Pour vous en servir au besoin.
Le savetier crut voir tout l'argent que la terre
Avoit , depuis plus de cent ans ,
Produit pour l'usage des gens.
Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre
L'argent , et sa joie à la fois.
Plus de chant : il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quitta son logis :
11 eut pour hôtes les soucis ,
Les soupçons , les alarmes vaines.
Tout le jour il avoit l'œil au guet ;' et la nuit ,
Si quelque chat faisoit du bruit , Le chat prenoit l'argent. A la fin le pauvre homme S'en courut chez celui qu'il ne réveilloit plus : Rendez-moi , lui dit-il , mes chansons et mon somme ,
Et reprenez vos cent écus.
xil^^
<^^i^^>' -rC^^O^o ^(^^*-=»
"i-- o iiu^..
Le Lion y le Loup, ei le Renard.
Un lion , décrépit , goutteux , n'en pouvant plus , Vouloit que Ton trouvât remède à la vieillesse. Alléguer l'impossible aux rois, c'est un abus.
Celui-ci parmi chaque espèce Manda des médecins : il en est de tous arts. Médecins au lion viennent de toutes parts ; De tous cAtés lui vient des donneurs de recettes.
Dans les visites qui sont faites , Le renard se dispense et se tient clos et coi. Le loup en fait sa cour, daube , au coucher du roi , Son camarade absent. Le prince tout-à-l'heure Veut qu'on aille enfumer renard dans sa demeure , ^ Qu'on le fasse venir. H vient, est présenté ; Et sachant que le loup lui faisoit cette affaire :
* JBsop., S3S, LeOt Itipus et Vulpes. — Bidpal et Lokman , le Corbeau, le loup, le Renard , le Lion , et le Chqmean.
^^ X..:n :V .ù;< -.(^(l.fDJ' /kijt il-:'? ^ÏvI^iî'^
Je crains , sire , dit-il , qu'an rapport peu sincère
Ne m*ait à mépris imputé
D'avoir différé cet hommage ;
Mais j'étois en pèlerinage , Et m'acquittois d'un vœu fait pour votre santé.
Même j'ai vu dans mon voyage Gens experts et savants ; leur ai dit la langueur Dont votre majesté craint à bon droit la suite.
Vous ne manquez que de chaleur ;
Le long âge en vous l'a détruite :
D'un loup écorché vif appliquez-vous la peau
Toute chaude et toute fumante :
Le secret sans doute en est beau
Pour la nature défaillante.
Messire loup vous servira ,
S'il vous platt, de robe de chambre.
Le roi goûte cet avis-là.
On écorche , on taille , on démembre Messire loup. Le monarque en soupa ,
Et de sa peau s'enveloppa.
Messieurs les courtisans , cessez de vous détruire ; Faites , si vous pouvez , votre cour sans vous nuire : Le mal se rend chez vous au quadruple du bien. Les daubeurs ont leur tour d'une ou d'autre manière :
Vous êtes dans une carrière
Où l'on ne se pardonne rien.
1 ô fe
^t^£&miiy
Le Pouvoir des PSablet/
A M. DK BAmiT.f.O]f/
La qualité d*ambas8adeur Peat-elle s'abaisser à des contes vulgairea? Vous puis-je offrir mes vers et leurs grAces légères ? S'ils osent quelquefois prendre un air de grandeur, SeronMls point traités par yous de téméraires?
Vous avez bien d'autres affaires
A démêler, que les débats
Du lapin et de la belette.
Lises-les ; ne les lisez pas ;
Hais empêchez qu'on ne nous mette
Toute l'Europe sur les bras.
Que de mille endroits de la terre
n nous vienne des ennemis «
J'y consens^, mais que l'Angleterre
* Miop., 54, 181, DerMdes oralor.
** Ambatsadear en Angleterre.
i,l;|ff#l'^^■''■)^ll^v■.^.;'^^":
i-' ti -- V^^^-j,"
Tc:?, :pjS)W^^ oJCT. to^îis JPA.Tî'asirç
Veuille que nos deux rois se lassent d'être amis ,
Tai peine à digérer la chose.
N'est-il point encor temps que Loftis se repoiae ? Quel autre Hercule enfin ne se troureroit las De combattre cette hydre? et faut^il qu'elle oppose Une nouvelle tète aux efforts de son bras ?
Si votre esprit plein de souplesse ,
Par éloquence et par adresse , Peut adoucir les coeurs et détourner ce coup , Je vous sacrifierai cent moutons : c'est beaucoup
Pour un habitant du Parnasse.
Cependant faites-^noi la grflce
De prendre en don ce peu d'encens :
Prenez en gré mes vqbux ardents , Et le récit en vers qu'ici je vous dédie. Son siget vous convient ; je n'en dirai pas plus :
Sur les éloges que l'envie
Doit avouer qui vous sont dus ,
Vous ne voulez pas qu'on appuie.
Dans Athène autrefois , peuple vain et léger, Un orateur / voyant sa patrie en danger, Courut à la tribune ; et , d'un art tyrannique , Voulant forcer les cœurs dans une république , 11 parla fortement sur le commun salut. On ne l'écoutoit pas. L'orateur recourut
A ces figures violentes Qui savent exciter les âmes les plus lentes :
* Démadei.
Il fit parier les morts , tonna , dit ce qn'il put ; Le vent emporta tont ; personne ne s*émat.
L'animal aux têtes frivoles , Étant fait à ces traits , ne daignoit Técouter ; Tous regardoient ailleurs : il en vit s'arrêter A des combats d'enfants et point à ses paroles. Que fit le harangueur? Il prit un autre tour. Cérès, commença-t-il , faisoit voyage un jour
Avec l'anguille et l'hirondelle :
Un fleuve les arrête ; et l'anguille en nageant ,
Comme l'hirondelle en volant , Le traversa bientôt. L'assemblée à l'instant Cria tout d'une voix : Et Cérès , que fit-elle?
Ce qu'elle fit ! un prompt courroux
L'anima d'abord contre vous.
Quoi ! de contes d'enfants son peuple s'embarrasse ;
Et du péril qui le menace Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet ! Que ne demande^vous ce que Philippe fait?
A ce reproche l'assemblée ,
Par l'apologue réveillée ,
Se donne entier à l'orateur.
Un trait de fable en eut l'Jionneur.
Nous sommes tous d'Athène en ce point ; et moi-même , Au moment que je fais cette moralité ,
Si Peau-d'&ne m'étoit conté ,
J'y prendrois un plaisir extrême.
Le monde est vieux , dit-on : je le crois ; cependant II le faut amuser cncor comme un enfant.
Jl/')^J\''^.^'JîvJ^ )K:)i ju^v jïWi'.uk.
L'Homme et la Puce/
Par des vœux importuns nous fatiguons les dieux , Souvent pour des sujets même indignes des hommes : n semble que le ciel sur tous tant que nous sommes Soit obligé d'avoir incessamment les yeux , Et que le plus petit de la race mortelle, A chaque pas qu'il fait, à chaque bagatelle, Doive intriguer l'Olympe et tous ses citoyens, Conmie s'il s'agissoit des Grecs et des Troyens.
Un sot par une puce eut l'épaule mordue. Dans les plis de ses draps elle alla se loger. Hercule , ce ditr-il , tu devrois bien purger La terre de cette hydre au printemps revenue I Que fais-tu , Jupiter, que du haut de la nue Tu n'en perdes la race, afin de me venger?
Pour tuer une puce , il vouloit obliger
Ces dieux à lui prêter leur foudre et leur massue.
» iEsop-, 194, Pulcjc et Alhleta.
Les Femmes et le Secret/
Rien ne pèse tant qa*an ^eret :
Le porter loin e^ dilicile dox dames ; Et je sais même sur ce fait Bon nombre d'hommes qui sont femmes.
Pour épnmTer la sienne on mari s'écria ,
La nuit étant près d'elle: 0 dieux I qu'est-ce cela?
Je n'en puis plus ! on me déchire I Quoi I j'accouche d'un œuf I -^ B'un œuf? — Oïd , le voilà Frais et nouveau pondu : gardez-bien de le dire ; On m'appelleroit poule. Enfin , n'en parlez pas. La femme, neuve sur ce cas, Ainsi que sur mainte autre affaire , Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire ;
* Abstemius, iS9, de Yiro qui uxori se ovwn peperisse dixerai. — Guicciardini , Délit piacevnli.
iu8^3 wmmwîss mT îub saE^asaïï",
Mais ce serment s*évanottit
Avec les ombres de la nuit.
L'épouse , indiscrète et peu fine , Sort du lit quand le jour fut à peine levé ;
Et de courir chez sa voisine :
Ma commère , dit-elle , un cas est arrivé ; N'en dites rien surtout , car vous me feriez battre : Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre.
Au nom de Dieu, gardez-vous bien
D'aller publier ce mystère.
Vous moque^vous? dit l'autre : ah I vous ne savez guère
Quelle je suis. Allez , ne craignez rien. La femme du pondeur s'en retourne chez elle. L'autre grille déjà de conter la nouvelle : Elle va la répandre en plus de dix endroits : *
Au lieu d'un œuf, elle en dit trois.
Ce n'est pas enoor tout; car une autre commère En dit quatre , et raconte à l'oreille le fait :
-Précaution peu nécessaire ;
Car ce n'étoit plus un secret.
Gomme le nombre d'cBufii, grftce à la renommée ,
De bouche en bouche alloit croissant ,
Avant la fin de là journée
Ds se montoient à plos d'un cent.
g IfjiJiilJS VdJ. QB^y\
Le Chien qui porte à son cou le dîné de sou Maître/
Nous n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles, Ni les mains à celle de l'or:
Peu de gens gardent un trésor *Avec des soins assez fidèles.
Certain chien, qui portoit la pitance au logis, S'étoit fait un collier du diné de son mattre. n étolt tempérant, plus qu'il n'eût voulu l'être
Quand il voyoit un mets exquis ; Mais enfin il l'étoit : et , tous tant que nous sommes , Nous nous laissons tenter à l'approche des biens. Chose étrange I on apprend la tempérance aux chiens,
Et Ton ne peut l'apprendre aux hommes I Ce chien-ci donc étant de la sorte atoumé , Un mâtin passe, et veut lui prendre le dtné.
n n'en eut pas toute la joie Qu'il espéroit d'abord : le chien mit bas la proie
* Rbgnbrii Apologi Phœdrli, pars I, fab. xtii, Coqui , Canis et alil Canes,
Pour la défendre mieux , n'en étant plus chargé.
Grand combat D'autres chiens arrivent :
Ils étoient de ceux-là qui vivent Sur le public , et craignent peu les coups. Notre chien , se voyant trop foible contre eux tous , Et que la chair couroit un danger manifeste , Voulut avoir sa part ; et, lui sage , il leur dit : Point de courroux , messieurs ; mon lopin me suffit :
Faites votre profit du reste.
A ces mots , le premier il vous happe un -morceau ; Et chacun de tirer, le mâtin , la canaille, A qui mieux mieux: ils firent tous ripaille ;
Chacun d'eux eut part au gâteau.
Je crois voir en ceci l'image d'une ville Où l'on met les deniers à la merci des gens.
Échevins, prévôt des marchands,
Tout fait sa main : le plus habile Donne aux autres l'exemple , et c'est un passe-temps De leur voir nettoyer un monceau de pistoles. Si quelque scrupuleux , par des raisons frivoles , Veut défendre l'argent, et dit le moindre mot,
On lui fait voir qu'il est un sot.
Il n'a pas de peine à se rendre.
C'est bientôt le premier à prendre.
4fmh^ "^ïi^f" °î^mif" 4^^
Le Rieur et les P0ÛS0D&.''
On cherche les rieurs ; et moi je les évite.
Cet art veat , sur tout autre , un suprême mérite :
Dieu ne créa que pour les sots
Les méchants diseurs de bons mots.
J'en vais peut-être en une fable
Introduire un ; peut-être aussi Que quelqu'un trouvera que j'aurai réussi.
Un rieur étoit à la table D'un financier, et n'avoit en son coin Que de petits poissons : tous les gros étoient loin. Il prend donc les menus, puis leur parle à l'oreille;
Et puis il feint, à la pareille.
' Abstemius, 118, de Viro de Morte paîris pisciculot scitciianle, — Athénée I, eh. ¥1.
:ç,)e îMieWl& )&S ÎMfeî? ïF^KÊJSô^X^lJ
D'écouter leur réponse. On demeura surpris:
Gela suspendit les esprits.
Le rieur alors , d'un ton sage ,
Dit qu'il craignoit qu'un sien ami ,
Pour les grandes Indes parti ,
N'eût depuis un an fait naufrage, il s'en iuformoit donc à ce menu fretin : Mais tous lui répondoient qu'ils n'étoient pas d'un âge
A savoir au vrai son destin ;
Les gros en sauroient davantage.
N'en pui»-je donc , messieurs , un gros interroger ?
De dire si la compagnie
Prit goût à sa plaisanterie , J'en doute ; mais , enfin , il les sut engager A lui servir d'un monstre assez vieux pour lui dire Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus
Qui n'en étoient pas revenus, Et que depuis cent ans sous l'abîme avoient vus
Les anciens du vaste empire.
rfvpc^X»
tf\^ t.. t
Le Ri»l et lHuitre.*
Un rat, hôte d'uu champ, rat de peu de cervelle. Des lares paternels un jour se trouva soûl. Il laisse là le champ , le grain et la javelle , Va courir le pays , abandonne son trou.
Sitôt qu'il fut hors de la case :
Que le monde, dit-il, est grand et spacieux I Voilà les Apennins , et voici le Caucase ! La moindre taupinée étoit mont à ses yeux. Au bout de quelques jours le voyageur arrive En un certain canton où Téthys sur la rive Avoit laissé mainte huître ; et notre rat d'abord Crut voir, en les voyant , des vaisseaux de haut bord. Certes , dit-il, mon père étoit un pauvre sire ! Il n*osoit voyager, craintif au dernier point. Pour moi , j'ai déjà vu le maritime empire : J'ai passé les déserts , mais nous n'y bûmes point.
* Abslemius.i , HeMurcin cista nato. — M%op., 300, 21i, Cani.%.
'1^^- ifr-i.^? lÈ^ :o^ai:^^2Tù:g-:}i:
D'un certain magister le rat tenoit ces choses ,
Et les disoit à travers champs ; N'étant point de ces rats qui, les livres rongeants,
Se font savants jusques aux dents.
Parmi tant d'huttres toutes closes Une s'étoit ouverte ; et, bâillant au soleil ,
Par un doux zéphyr réjouie , Humoit l'air, respiroit, étoit épanouie , Blanche , grasse , et d'un goût, à la voir, nonpareil. D'aussi loin que le rat voit cette huttre qui bâille: Qu'aperçois-je I dit-il ; c'est quelque victuaille 1 Et , si je ne me trompe à la couleur du mets , Je dois faire aujourd'hui bonne chère, ou jamais. Là-dessus , maître rat , plein de belle espérance , Approche de l'écaillé, alonge un peu le cou. Se sent pris comme aux lacs ; car l'huttre tout d'un coup Se referme. Et voilà ce que fait l'ignorance.
Cette fable contient plus d'un enseignement :
Nous 7 voyons premièrement Que ceux qui n'ont du monde aucune expérience Sont , aux moindres objets , frappés d'étonnement ; Et puis nous y pouvons apprendre Que tel est pris qui croyoit prendre.
L*Ours et l'Amateur des Jardins.*
Certain ours montagnard , onrs à demi léché , Confiné par le Sort dans on bois solitaire , Nouveau Bellérophon , vi?oit seul et caché. Il fût devenu fou : la raison d'ordinaire N'habite pas long-temps chez les gens séquestrés. Il est bon de parler, et meilleur de se taire ; Mais tous deux sont mauvais alors cpi'ite sont outrés.
Nul animal n*avoit affaire
Dans les lieux que Tours habitoit ;
Si bien que , tout ours qu'il étoit , Il vint à s'ennuyer de cette triste vie. Pendant qu'il se livroit à la mélancolie ,
Non loin de là certain vieillard
S'ennuyoit aussi de sa part, n aimoit les jardins , étoit prêtre de Flore ,
* Bidpal et Lokman, t. Il, p. 180, le Jardinier et FOurse.
a^^a^'j^.s s^ iL^à.MA'um'^iL miES .^asm^i^x^rj?.
n rétoit de Pomone encore.
Ces deux emplois sont beaux ; mais je vondrois parmi
Quelque doux et discret ami.
Les jardins parlent peu» si ce n'est dans mon livre :
De façon que « lassé de vivre Avec des gens muets , notre homme , un beau matin , Va chercher compagnie , et se met en campagne.
L'ours , porté d'un même dessein ,
Venoit de quitter sa montagne.
Tous deux, par un cas surprenant ,
Se rencontrent en un tournant.
L'homme eut peur : mais comment esquiver ? et que faire ? Se tirer en Gascon d'une semblable affaire Est le mieux: il sut donc dissimuler sa peur.
L'ours , très mauvais complimenteur, Lui dit : Viens-t'en me voir. L'autre reprit : Seigneur, Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire Tant d'honneur que d'y prendre un champêtre repas , J'ai des fruits, j'ai du lait: ce n'est peut-être pas De nosseigneurs les ours le manger ordinaire ; Mais j'offre ce que j'ai. L'ours l'accepte ; et d'aller. Les voilà bons amis avant que d'arriver : Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble;
Et bien qu'on soit, à ce qu'il semble ,
Beaucoup mieux seul qu'avec des sots , Comme l'ours en un jour ne disoit pas deux mots, L'honune pouvoit sans bruit vaquer à son ouvrage. L'ours alloit à la chasse , apportoit du gibier ;
Faisoit son principal métier D'être bon émoucheur ; écartoit du visage
De son ami dormant ce parasite ailé
Qae nous avons mouche appelé.
Un jour que le vieillard dormoit d'un profond somme , Sur le bout de son nez une allant se placer Mit Fours au désespoir ; il eut beau la chasser. Je t'attraperai bien , dit-il ; et voici comme. Aussitôt fait que dit : le Gdèle émoucheur Vous empoigne un pavé , le lance avec roideur, Casse la tète à l'homme en écrasant la mouche ; Et , non moins bon archer que mauvais raisonneur, Roide mort étendu sur la place il le couche.
Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ; Mieux vaudroit un sage ennemi.
cf<Q a /fe
2L'8iS 5î>ïr\Q2: A^m'Kcl:
^^yx>» .^ i^ fe p ^^^rM • • i 3 '^^ ^^^^5^
Les deux Amis/
Deux vrais amis vivoient au Monomotapa ; L'un ne possédoit rien qui n'appartint à l'autre.
Les amis de ce pays-là
Valent bien ,. dit-on , ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s'occupoit au sommeil ,
Et mettoit à proGt l'absence du soleil ,
Un de nos deux amis sort du lit en alarme ;
Il court chez son intime , éveille les valets :
Morphée avoit touché le seuil de ce palais.
L'ami couché s'étonne ; il prend sa bourse , il s'arme ,
Vient trouver l'autre, et dit : Il vous arrive peu
De courir quand on dort ; vous me paroissiez homme
A mieux user du temps destiné pour le somme :
• Livre des Lumières » on la cnnduiic des roijs, p. i2l à 99G. — BidpaT et Lokroan , t. Il , p. ô<M, les deux Amis