LIVRE VIII, FABLE XXVII
Compagnon dn défunt : tous deux gisent sur Therbe. La proie étoit honnête , un daim ayec un faon ; Tout modeste chasseur en eût été content : Cependant un sanglier , monstre énorme et superbe , Tente encor notre archer, friand de tels morceaux. Autre habitant du Styx : la Parque et ses ciseaux Avec peine y mordoient ; la déesse infernale Reprit à plusieurs fois Theure au monstre fatale. De la force du coup pourtant il s'abattit. C'étoit assez de biens. Mais quoi ! rien ne remplit Les vastes appétits d*un faiseur de conquêtes. Dans le temps que le porc revient à soi , Tarcher Voit le long d'un sillon une perdrix marcher ;
Surcroît chétif aux autres têtes :
De son arc toutefois il bande les ressorts. Le sanglier, rappelant les restes de sa vie. Vient à lui, le découd, meurt vengé sur son corps;
Et la perdrix le remercie.
Cette part du récit s'adresse aux convoiteux : L'avare aura pour lui le reste de l'exemple.
Un loup vit en passant ce spectacle piteux : O Fortune ! dit-il , je te promets un temple. Quatre corps étendus! que de biens! mais pourtant n faut les ménager ; ces rencontres sont rares.
( Ainsi s'excusent les avares.) J'en aurai, dit le loup, pour un mois, pour autant : Un, deux, trois, quatre corps; ce sont quatre semaines,
Si je sais compter, toutes pleines.
Commençons dans deni joars, et mangeons cependant La corde de cet arc : il faut que Ton l'ait faite De vrai boyau ; l'odeur me le témoigne assez.
En disant ces mots , il se jette Sur l'arc qui se détend , et fait de la sagette * Un nouveau mort : mon loup a les boyaux percés.
Je reviens à mon texte. Il faut que l'on jouisse ; Témoin ces deux gloutons punis d'un sort commun :
La convoitise perdit l'un ;
L'autre périt par l'avarice.
* Sageite poar flèche^ vieax mol, du lalin sagUia.
vin nu I.IVRK HltlTlKME.
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Le Dépositaire infidèle/
RACK aux Filles de mémoire, \ J'ai chanté des animaux ;
Peut-être d'autres héros ^- M'auroient acquis moins de gloire.
Le loup, en langue des dieux, A Parle au chien dans mes ouvrages :
C^ Les bêtes , à qui mieux mieux ,
Y font divers personnages ,
* Livre de» Lumières , ou la Conduite des rof/f ■ — Contes indiens et Fa^^ blés indiennes de Bidpal et de Lokmant les deux Marchanda.
Les uns fous , les autres sages ;
De telle sorte pourtant
Que les fous yont l'emportant :
La mesure en est plus pleine.
Je mets aussi sur la scène
Des trompeurs, des scélérats.
Des tyrans et des ingrats >
Mainte imprudente pécore ,
Force sots, force flatteurs ;
Je pourrois y joindre encore
Des légions de menteurs :
Tout homme ment , dit le sage.
S'il n'y roettoit seulement
Que les gens du bas étage ,
On pourroit aucunement
Souffrir ce défaut aux hommes ;
Mais que tous , tant que nous sommes ,
Nous mentions, grand et petit ,
Si quelque autre l'avoit dit ,
Je soutiendrois le contraire.
Et même qui mentiroit
Comme Ésope et comme Homère ,
Un vrai menteur ne seroit :
Le doux charme de maint songe
Par leur bel art inventé ,
Sous les habits du mensonge
Nous offre la vérité.
L'un et l'autre a fait un livre
Que je tiens digne de vivre
Sans fin , et plus , s'il se peut.
Comme eux ne ment pas qui veut.
Mais mentir comme sut faire Un certain dépositaire , Payé par son propre mot , Est d'un méchant et d'un sot.
Voici le fait :
Un trafiquant de Perse, Chez son voisin , s'en allant en commerce , Mit en dépôt un cent de fer un jour.
Mon fer? dit-il , quand il fut de retour. — Votre fer ! il n'est plus : j'ai regret de vous dire
Qu'un rat l'a mangé tout entier.
J'en ai grondé mes gens; mais qu'y faire? un grenier A toujours quelque trou. Le trafiquant admire Un tel îprodige , et feint de le croire pourtant. Au bout de quelques jours il détourne l'enfant Du perfide voisin ; puis à souper convie Le père, qui s'excuse , et lui dit en pleurant : Dispensez-moi , je vous supplie ; Tous plaisirs pour moi sont perdus.
J'aimois un fils plus que ma vie :
Je n*ai que lui ; que dis-je ? hélas ! je ne l'ai plus I On me l'a dérobé : plaignez mon infortune. Le marchand repartit : Hier au soir, sur la brune , Un chat-huant s'en vint votre fils enlever ; Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter. Le père dit : Comment voulez-vous que je croie Qu'un hibou pût jamais emporter cette proie ? Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant.
Je ne vous dirai point, reprit l'autre , comment : Mais enfin je l'ai vu , vu de mes yeux , vous dis-je ;
Et ne vois rien qui vous oblige D'en douter un moment , après ce que je dis.
Faut-il que vous trouviez étrange
Que les chats-huants d'un pays Où le quintal de fer par un seul rat se mange , Enlèvent un garçon pesant un demi-cent?
L'autre vit où tendoit cette feinte aventure :
Il rendit le fer au marchand ,
Qui lui rendit sa géniture.
Même dispute avint entre deux voyageurs.
L'un d'eux étoit de ces conteurs Qui n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope ; Tout est géant chez eux : écoutez-les , l'Europe , Comme l'Afrique, aura des monstres à foison. Celui-ci se croyoit l'hyperbole permise : J'ai vu, dit-il, un chou plus grand qu'une maison. Et moi , dit l'autre , un pot aussi grand qu'une église. Le premier se moquant , l'autre reprit : Tout doux ;
On le fit pour cuire vos choux.
L'homme au pot fut plaisant ; l'homme au fer fut habile. Quand l'absurde est outré , l'on lui fait trop d'honneur De vouloir par raison combattre son erreur : Enchérir est plus court , sans s'échauffer la bile.
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Les deux Pigeons.*
Deux pigeons §*aimoient d'amour tendre :
L'un d'eui , s'ennuyant au logis ,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L'absence est le plus grand des maux : Non pas pour vous , cruel ! Au moins que les travaux ,
Les dangers , les soins du voyage ,
Changent un peu votre courage.
Encor , si la saison s'avançoit davantage ! Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? un corbeau Tout-à-l'heure annonçoit malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste , Que faucons» que réseaux. Hélas I dirai-je, il pleut :
• Livre des lumières, vu la Conduit» des roys; le Pigeon voyageur. Coules de Bidpat et de Lokman; les deux Pigeons.
Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut ,
Bon soupe , bon gite , et le reste ?
Ce discours ébranla le cœur
De notre imprudent voyageur.
Mais le désir de voir et Fbumeur inquiète L'emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point. Trois jours au plus rendront mon ame satisfaite : Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère ; Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d'un plaisir extrême.
Je dirai : J'étois là ; telle chose m'avint :
Vous y croirez être vous-même.
A ces mots, en pleurant » ils se dirent adieu. Le voyageur s'éloigne : et voilà qu'un nuage L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. L'air devenu serein , il part tout morfondu , Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de plaie Dans un champ à l'écart voit du blé répandu , Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie : 11 y vole, il est pris : ce blé couvroit d'un las
Les menteurs et traîtres appas.
Le las étoit usé ; si bien que , de son aile , De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin : Quelque plume y périt ; et le pis du destin Fut qu'un certain vautour, à la serre cruelle, Vit notre malheureux , qui , traînant la ficelle
Et les morceaux da las qui Tavoit attrapé ,
Sembloit un forçat échappé.
Le vautour s*en alloit le lier, * quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. Le pigeon profita du conflit des vbieurs , S*envola , s'abattit auprès d'une masure ,
Crut pour ce coup que ses malheurs
Finiroient par cette aventure ; Mais un fripon d'enfant (cet flge est sans pitié) Prit sa fronde , et du coup tua plus d'à moitié
La volatile malheureuse , Qui , maudissant sa curiosité ,
Traînant l'aile , et tirant le pied ,
Demi-morte et demi-boiteuse ,
Droit au logis s'en retourna :
Que bien , que mal , elle arriva
Sans autre aventure fâcheuse; Voilà nos gens rejoints, et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines.
Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau.
Toujours divers , toujours nouveau ; Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. J'ai quelquefois aimé : je n'aurois pas alors ,
Contre le Louvre et ses trésors , Contre le firmament et sa voûte céleste ,
' Le saisir dans ses serre.s ; terme de fauconnerie.
Cbangé les bois, changé les lieui Honorés par les pas , éclairés par les yeux
De l'aimable et jeune bergère
Pour qui , sous le fils de Cythère .
Je servis , engagé par mes premiers serments. Hélas ! quand reviendront de semblables moments ! Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants Me laissent vivre au gré de mon ame inquiète ! Ah ! si mon cœur osoit encor se renflammer ! Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête ?
Ai-je passé le temps d'aimer !
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Is Singe et le Léopard.'*
Le singe avec le léopard
Gagnoient de l'argent à la foire.
Ils afBchoient chacun à part.
L*an d'eux disoit : Messieurs, mon mérite et ma gloire Sont connus en bon lieu. Le roi m'a voulu voir ;
Et si je meurs , il veut avoir Un manchon de ma peau , tant elle est bigarrée ,
Pleine de taches, marquetée,
Et vergetée , et mouchetée.
La bigarrure plaît : partant chacun le vit. Mais ce fut bientôt fa|t , bientôt chacun sortit. Le singe de sa part disoit : Venez, de grâce ; Venez , messieurs : je fais cent tours de passe-passe. Cette diversité dont on vous parle tant , Mon voisin léopard l'a sur soi seulement : Moi , je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille ,
Cousin et gendre de Bertrand ,
Singe du pape en son vivant ,
• ilSsop., Ynipes et Panim. ,
Tout fraicheraent en cette ville Arrive en trois bateaux , exprès pour vous parler ; Car il parle, on Tentend : il sait danser, baller,
Faire des tours de toute sorte , Passer en des cerceaux ; et le tout pour six blancs : Non, messieurs, pour un sou : si vous n*étes contents, Nous rendrons à chacun son argent à la porte. Le singe avoit raison. Ce n'est pas sur l'habit Que la diversité me plaît ; c'est dans l'esprit : L*une fournit toujours des choses agréables ; L'autre , en moins d'un moment , lasse les regardants. Oh I que de grands seigneurs , au léopard semblables ,
N'ont que l'habit pour tous talents !
ILîiS SIi3.i3^VI3) lï-'W ^'Âî. (D2'Jf?i-.^^^iI'J::î'l?--
Le Gland et la Citrouille.*
Dieu fait bien ce qu'il fait. Sans en cheicher la preuYe En tout cet univers , et l'aller parcourant , Dans les citrouilles je la treuYe.
Un villageois, considérant Combien ce fruit est gros et sa tige menue : A quoi songeoit, dit-il, Fauteur de tout cela? n a bien mal placé cette citrouille-là !
£h parbleu 1 je l'aurois pendue
A Tun des chênes que voilà ;
C'eût été justement l'affaire :
Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.
C'est dommage , Garo, que tu n'es point entré Au conseil de celui que prêche ton curé ; Tout en eût été mieux : car pourquoi , par exemple ,
* Taharin, CEuvr^ et fantaisies. — Bruno Solano, Boniface et le Pédant, acL V, te XI.