‹ Fables (volume 3)Chapitre 16 sur 54 · II · texte numérisé non relu

II

Le gland , qui n'est pas gros comme mon petit doigt

Ne pend-il pas en cet endroit?

Dieu s'est mépris : plus je contemple Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo

Que l'on a fait un quiprocpio.

Cette réflexion embarrassant notre homme : On ne dort point , dit^il , quand on a tant d'esprit. Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme. Un gland tombe : le nez du dormeur en pfltit. Il s'éveille ; et, portant la main sur son visage , n trouve encor le gland pris au poil du menton. Son nez meurtri le force à changer de langage. Oh I oh I ditr-il , je saigne ! Et que seroit^ce donc S'il fût tombé de l'arbre une masse plus lourde ,

Et que ce gland eût été gourde?

Dieu ne l'a pas voulu : sans doute il eut raison ;

J'en vois bien à présent la cause.

En louant Dieu de toute chose,

Garo retourne à la maison.

L*Écolier, If Pédant, et le Maître d'un Jai-din

Certain enAoït qui senloit son collège , Doublement sot et doublement fripon Par le jeune flge et par le privilège Qu'ont le^p^nto de fâter la raison , v^

Chez un voisin déroboit , ce dit-on , Et fleurs et froMs. Ce voisitt , en automne , Des plus beaax dons que nous offre Pumone Avoit la fleur, les autres le rebut.

Chaque saison apportoit son tribut ; Car au printemps il jouissoit encore Des plus beaux dons 4ue nous présente Flore. Un jour dans son jardin il vit notre écolier, Qui , grimpant sans égard sur un arbre fruitier , Gfltoit jusqu'aux, boutons « douce et frêle espérance, Avant-coureurs des biens que promet l'abondance : Même il ébranchoit Tarbre ; et fit tant à la fin

Que le possesseur du jardin Envoya faire plainte (|U maître de la classe. Celui-ci vint, suivi d'un cortège d'enfants :

GQOgle

Voilà le verger plein de gens Pire3 que le premier. Le pédant, de sa grâce ,

Accrut le mal en amenant

Cette jeunesse mal instruite :

Le tout, à ce qu'il dit, pour faire un châtiment Qui pût servir d'exemple , et dont toute sa suite Se souvint à jamais comme d'une leçon.

Là-dessus il cita Virgile et Cicéron ,

Avec force traits de science.

Son discours dura tant , que la maudite engeance Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.

Je hais les pièces d'éloquence Hors de leur place, et qui n'ont point de fin ;

Et ne sais bête au monde pire Que l'écolier, si ce n'est le pédant.

Le meilleur de ces deux pour voisin , à vrai dire ,

Ne me plairoit aucunement.

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Le Statuaire et la Statue de Jupiter.

Uu bloc de marbre étoit si beau Qu'un statuaire en fit Templette.

Qu'en fera, dit-il, mon ciseau?

Sera-t-il dieu , table , où cuvette ?

Il sera dieu : même je veux Qu'il ait en sa main un tonnerre.

Tremblez , humains ! faites des vœux Voilà le mattre de la terre.

L'artisan exprima si bien

Le caractère de l'idole ,

Qu'on trouva qu'il ne manquoit rien

A Jupiter que. la parole :

Même l'on dit que l'ouvrier Eut à peine achevé l'image ,

Qu'on le vit frémir le premier , Et redouter son propre ouvrage.

A la foiUesse du sculpteur Le poëte autrefois n'en dut guère , Des dieux dont il fut l'inventeur Craignant la haine et la colère.

Il étoit enfant en ceci ;

Les enfants n'ont l'ame occupée

Que du continuel souci

Qu'on ne f&che point leur poupée.

Le cœur suit aisément l'esprit :

De cette source est descendue L'erreur païenne, qui se vit Chez tant de peuples répandue.

Us embrassoient violemment Les intérêts de leur chimère :

Pygmalion devint amant De la Vénus dont il fut père.

Chacun tourne en réalités , Autant qu'il peut , ses propres songes : L'homme est de glace aux vérités ; Il est de feu pour les mensonges.

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La SoiirU iiiét«iDorpho>«e en Fille/

Une souris tomba da bec d'un chat-huant :

Je ne Tousse pas ramassée ; Mais un bramîn le fit : je le crois aisément;

Chaque pays a sa pensée.

La souris étoit fort froissée.

De cette sorte de prochain Nous nous soucions peu ; mais le peuple bramin

Le traite en frère. Ils ont en tète

Que notre ame , au sortir d'un roi , Entre dans un ciron , ou dans telle autre béte Qu'il platt au Sort : c'est là l'un des points de leur loi. Pythagore chez eux a puisé ce mystère.

Sur un tel fondement, le bramin crut bien faire De prier un sorcier qu'il logeât la souris Dans un corps qu'elle eût eu pour hAte au temps jadis.

Le sorcier en fit une fille

' Livre âêx tumiéret , ou la conduite des roys. — Contes de Mdpal et de Lokman ; la Souris changée en Fille. Voir aiiMi la hh. ttiii du !!▼. 11.

De Fàge de quinze ans, et telle et si gentille, Que le fils de Priam pour elle auroit tenté Plus encQF qu'il ne fit pour la grecque beauté. Le bramin fut surpris de chose si nouvelle.

n dit à cet objet si doux :

Vous n'avez qu'à choisir ; car chacun est jaloui

De rhonneur d'être votre époux.

En ce cas je donne, dit-elle,

Ma voix au plus puissant de tous.

Soleil , s*écrie alors le bramin à genoux ,

C'est toi qui seras notre gendre.

Non , dit-il , ce nuage épais Est plus puissant que moi , puisqu'il cache mes traits :

Je vous conseille de le prendre.

Hé bien! dit le bramin au nuage volant, , Es-tu né pour ma fille ? — Hélas I non ; car le vent Me chasse à son plaisir de contrée en contrée : Je n'entreprendrai point sur les droits de Borée.

Le bramin fâché s'écria :

0 vent donc, puisque vent y a ,

Viens dans les bras de notre belle !

Il accouroit , un mont en chemin l'arrêta.

L'éteuf* passante celui-là, H le renvoie , et dit : J'aurois une querelle

Avec le rat ; et l'offenser Ce seroit être fou, lui qui peut me percer.

Au mot de rat , la demoiselle

Ouvrit l'oreille : il fut l'époux.

* La balle; terme du jeu de longue paume.

Un rat ! un rat: c'est de ces coups Qu'Amour fait ; témoin telle et telle.

Mais ceci soit dit entre nous.

On tient toujours du lieu dont on vient. Cette fable Prouve assez bien ce point ; mais, à la voir de près , Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits : Car quel époux n'est point au Soleil préférable En s'y prenant ainsi ? Dirai-je qu'un géant Est moins fort qu'une puce ? Elle le mord pourtant. Le rat devoit aussi renvoyer , pour bien Caire ,

La belle au chat, le chat au chien.

Le chien au loup. Par le moyen

De cet argument circulaire , Pilpay jusqu'au Soleil eût enfin remonté ; Le Soleil eût joui de la jeune beauté. Revenons , s'il se peut, à la métempsychose : Le sorcier du bramin fit sans doute une chose Qui , loin de la prouver, fait voir sa fausseté. Je prends droit là-dessus contre le bramin même ;

Car il faut, selon son système , Que l'homme, la souris, le ver, enfin chacun Aille puiser son ame en un trésor conunun :

Toutes sont donc de même trempe ;

Mais, agissant diversement

Selon l'organe seulement.

L'une s'élève , et l'autre rampe.

D'où vient donc que ce corps si bien organisé

Ne put obliger son hôtesse De s'unir au Soleil? Un rat eut sa tendresse.

Tout débattu, tcmi bien pesé, Les âmes des souris et les âmes des belles

Sont très différentes entre elles.

Il en faut revenir toujours à son destin , C'est-^-dire à la loi par le ciel établie : Parlez au diable, employez la magie, Vous ne détournerez nul être de sa fin.

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