‹ Fables (volume 3)Chapitre 25 sur 54 · AU DUC DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

AU DUC DE BOURGOGNE

de peu d*importance que ces sujets : les animaux sont les précepteurs des hommes dans mon ouvrage. Je ne m'étendrai pas davantage là-dessus : vous voyez mieux que moi le proflt qu'on en peut tirer. Si vous vous connoissez maintenant en orateurs et en poètes , vous vous connoitrez encore mieux quelque jour en bons politiques et en bons généraux d*armée ; et vous vous tromperez aussi peu au choix des personnes qu'au mérite des actions. Je ne suis pas d'un âge à espérer d'en être témoin. Il faut que je me contente de travailler sous vos ordres. L'envie de vous plaire me tiendra lieu d'une imagination que les ans ont affoiblie : quand vous souhaiterez quelque fable, je la trouverai dans ce fonds-là. Je voudrois bien que vous y pussiez trouver des louanges dignes du monarque qui fait maintenant le destin de tant de peuples et de nations , et qui rend toutes les parties du monde attentives à ses conquêtes, à ses victoires, et à la paix qui semble se rapprocher, et dont il impose les conditions avec toute la modération que peuvent souhaiter nos ennemis. Je me le figure comme un conquérant qui veut mettre des bornes à sa gloire et à sa puissance , et de qui on pourroit dire , à meilleur titre qu'on ne l'a dit d'Alexandre, qu'il va tenir les états de l'univers, en obligeant les ministres de tant de princes de s'assembler pour terminer une guerre qui ne peut être que ruineuse à leurs maîtres. Ce sont des sujets au-dessus de nos paroles : je les laisse à de meilleures plumes que la mienne ; et suis avec un profond respect ,

Monseigneur ,

VoliT 1res humble, très ohéissani, et 1res fidèle serviteur , DE LA FONTAINE.

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wAm'^m iFiSi^^MXÉmî?!.

Les Compagnons d'Ulysse. *

K MOirSEIGNSUR LE DUC DE BOURGOGNE.

RINCE , l'unique objet du soin des immortels , Souffrez que mon encens parfume vos autels. Je vous offre un peu tard ces présents de ma muse : ^^ Les ans et les travaux me serviront d'excuse. Mon esprit diminue , au lieu qu'à chaque instant On aperçoit !e vôtre aller en augmentant : Il ne va pas, il court, il semble avoir des ailes. c Le héros dont il tient des qualités si belles

• Piularque, Œuvres Morales. - Machiavelli , Asino d'oro. Giovan-Batlista Gello, la Circe.

198 LIVRE XII, FABLE L j

Dans le métier de Mars brûle d'en faire autant : Il ne tient pas à lui que , forçant la victoire ,

Il ne marche à pas de géant

Dans la carrière de la gloire.

Quelque dieu le retient : c'est notre souverain , Lui qu'un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin. Cette rapidité fut alors nécessaire ; Peut-être elle seroit aujourd'hui téméraire. Je m'en tais : aussi bien les Ris et les Amours Ne sont pas soupçonnés d'aimer les longs discours. De ces sortes de dieux votre cour se compose : Ils ne vous quittent point. Ce n'est pas qu'après tout D'autres divinités n'y tiennent le haut bout : Le Sens et la Raison y règlent toute chose. Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs ,

Imprudents et peu circonspects ,

S'abandonnèrent à des charmes Qui métamorphosoient en bètes les humains. <

Les compagnons d'Ulysse, après dix ans d'alarmes, Erroieut au gré du vent , de leur sort incertains.

Us abordèrent un rivage

Où la fille du dieu du jour,

Circé, tenoit alors sa cour.

Elle leur fit prendre un breuvage Délicieux , mais plein d'un funeste poison.

D'abord ils perdent la raison ; Quelques moments après leur corps et leur vfsage Prennent l'air et les traits d'animaux différents : Les voilà devenus ours , lions , éléphants ;

Les uns sous une masse énorme ,

Les autres sous une autre forme.

Il s'en vit de petits; exemplum, ut talpa.

Le seul Ulysse en échappa ; n sut se défier de la liqueur traîtresse.

Comme il joignoit à la sagesse La mine d*un héros et le doux entretien ,

n fit tant que l'enchanteresse Prit un autre poison peu difiérent du sien. Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'ame :

Celle-ci déclara sa flamme.

Ulysse étoit trop fin pour ne pas profiter

D'une pareille conjoncture :

Il obtint qu'on rendroit à ses Grecs leur figure. Mais la voudront-ils bien, dit la nymphe, accepter? Allez le proposer de ce pas à la troupe. Ulysse y court , et dit : L'empoisonneuse coupe A son remède encore ; et je viens vous l'ofifrir : Chers amis, voulez-vous hommes redevenir?

On vous rend déjà la parole.

Le lion dit , pensant rugir :

Je n'ai pas la tète si folle ; Moi renoncer aux dons que je viens d'acquérir ! J'ai griffe et dents, et mets en pièces qui m'attaque. Je suis roi : deviendrai-je un citadin d'Ithaque î Tu me rendras peut-être encor simple soldat :

Je ne veux point changer d'état.

Ulysse du lion court à l'ours : Eh t mon frère , Comme te voilà fait ! je t'ai vu si joli ! Ah ! vraiment nous y voici ,

Reprit Tours a sa manière :

Comme me voilà fait I comme doit être un ours. Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre?

Estp-ce à la tienne à juger de la nôtre? Je me rapporte aux yeux d'une ourse mes amours. Te déplais-je ? va-t'en ; suis ta route , et me laisse. Je vis libre , content , sans nul soin qui me presse ;

Et te dis tout net et tout plat :

Je ne veux point changer d'état.

Le prince grec au loup va proposer l'affaire ; Il lui dit , au hasard d'un semblable refus :

Camarade , je suis confus

Qu'une jeune et belle bergère Conte aux échos les appétits gloutons

Qui t'ont fait manger ses moutons.

Autrefois on t'eût vu sauver sa bergerie :

Tu menois une honnête vie.

Quitte ces bois , et redevien ,

Au lieu de loup , homme de bien.

En est-il ? dit le loup : pour moi , je n'en vois guère. Tu t'en viens me traiter de bète carnassière ; Toi qui parles, qu'es-tu? N'auriez-vous pas, sans moi , Mangé ces animaux que plaint tout le village?

Si j'étois homme , par ta foi ,

Aimerois-je moins le carnage?

Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous : Ne vous ètes-vous pas l'un à l'autre des loups? Tout bien considéré, je te .sou tiens en somme

Que , scélérat pour scélérat ,

Il vaut mieux être un loup qu'un homme .

Je ne veux point changer d'état.

Ulysse 6t à tous une même semonce ;

Chacun d'eux fit même réponse ,

Autant le grand que le petit.

La liberté , les bois , suivre leur appétit ,

C'étoit leurs délices suprêmes :

Tous reqonçoient au lAs des belles actions. Ils croyoient s'affranchir suivants leurs passions,

Ils étoient esclaves d'eux-mêmes.

Prince, j'aurois voulu vous choisir un sujet Où je pusse mêler le plaisant à l'utile :

C'étoit sans doute un beau projet ,

Si ce choix eût été facile.

Les compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts : Ils ont force pareils en ce bas univers ,

Gens à qui j'impose pour peine

Votre censure et votre haine.

se

Lv. Chat et les deux Moineaux.*

\ MOrrSSIGITEUR LE OLC DE BOUEGOGNE.

Un chat , contemporain d*un fort jeune moineau , Fut logé près de lui dès Tàge du berceau : La cage et le panier avoient mêmes pénates. Le chat étoit souvent agacé par Toiseau : L'un s'escrimoit du bec , l'autre jouoit des pattes. Ce dernier toutefois épargnoit son ami ,

Ne le corrigeant qu'à demi :

Il se fût fait un grand scrupule

D'armer de pointes sa férule.

Le passereau , moins circonspec ,

Lui donnoit force coups de bec.

En sage et discrète personne ,

Maître chat excusoit ces jeui :

Entre amis, il ne faut jamais qu'on s'abandonne

• Baïf, Mimes et en,tcignemenlx.

(^1% fo:HîiA-:i' rn-ns i^îs-s "n^j^ior^î: :^®E)Èîis*^^5rj:.

Aux traits d'un courroux sérieux.

Comme ils se connoissoient tous deux dès leur bas Age , Uue loDgue habitude en paix les maintenoit ; Jamais en vrai combat le jeu ne se toumoit :

Quand un moineau du voisinage S'en vint les visiter, et se fit compagnon Du pétulant Pierrot et du sage Raton.

Entre les deux oiseaux il arriva querelle ;

Et Raton de prendre parti.

Cet inconnu , dit-il , nous la vient donner belle ,

D'insulter ainsi notre ami !

Le moineau du voisin viendra manger le nôtre ! Non , de par tous les chats I Entrant lors au combat , 11 croque l'étranger. Vraiment, dit maître chat, Les moineaux ont un goût exquis et délicat ! Cette réflexion fit aussi croquer l'autre.

Quelle morale puis-je inférer de ce fait ?

Sans cela , toute fable est un œuvre imparfait.

J'en crois voir quelques traits ; mais leur ombre m'abuse.

Prince , vous les aurez incontinent trouvés :

Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma muse :

Elle et ses sœurs n'ont pas l'esprit que vous avez.

uy

Du Thésauriseur et du Singe. *

Un homme accumuloit. On sait que cette erreur

Va souvent jusqu'à 4a fureur.

Celui-ci ne songeoit que ducats et pistoles. Quand ces biens sont oisifs , je tiens qu'ils sont frivoles*

Pour sûreté de son trésor, Notre avare habitoit un lieu dont Amphitrite Défendoit aux voleurs de toutes parts Tabord. Là , d'une volupté selon moi fort petite , Et selon lui fort grande , il entassoit toujours :

n passoit les nuits et les jours A compter, calculer, supputer sans relftcbe. Calculant , supputant , comptant comme à la tAche ; Car il trouvoit toujours du mécompte à son fait. Un gros singe , plus sage , à mon sens , que son maître ,

* Tristan l'ermilc, Histoire d'un Singe qu'on appeloU maistre Boberi.

2«m îi^Jii^friâJÂilQ ls>IC^Jii.Ui% Â-lf î£Jà &nmiè.

Jetoit quelque doublon toujours par la fenêtre ,

Et rendoit le compte imparfait :

La chambre , bien cadenassée , Permettoit de laisser Fargent sur le comptoir. Un beau jour dom Bertrand se mit dans la pensée D*en faire un sacrifice au liquide manoir.

Quant à moi » lorsque je compare Les plaisirs de ce singe à ceux de cet avare , Je ne sais bonnement auxquels donner le prix : Dom Bertrand gagneroit près de certains esprits ; Les raisons en seroient trop longues à déduire. Un jour donc Tanimal , qui ne songeoit qu*à nuire , Détachoit du monceau tantôt quelque doublon ,

Un jacobus , un ducaton ,

Et puis quelque noble à la rose , ËprouYoit^on adresse et sa force à jeter Ces morceaux de métal , qui se font souhaiter

Par les humains sur toute chose.

S'il n'avoit entendu son compteur à la fin

Mettre la clef dans la serrure , Les ducats auroient tous pris le même chemin ,

Et couru la même aventure ; Il les auroit fait tous voler jusqu'au dernier Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage.

Dieu veuille préserver maint et maint financier Qui n'en fait pas meilleur usage !

*t ^n ij

hv& deux Chèvu»s. *

Dès que les chèvres ont brouté ,

Certain esprit de liberté Leur fait chercher fortune : elles vont en voyage

Vers les endroits du p&turage

Les moins fréquentés des humains :

Là, s*il est quelque lieu sans route et sans chemins, Un rocher , quelque mont pendant en précipices , (Vest où ces dames vont promener leurs caprices. lUen ne peut arrêter cet animal grimpant.

Deux chèvres donc s'émancipant ,

Toutes deux ayant patte blanche , Quittèrent les bas prés , chacune de sa part : L*une vers Tautre alloit pour quelque bon hasard. Un ruisseau se rencontre , et pour pont une planche.

* Le duc de Bourgogne, ihème^ ; daD5 Robert, Fablcb itiédites ; Duœ Capellœ

ij(^M-^'^-lÊÊ0^

Deux belettes à peine auroient passé de front

Sur ce pont :

D'ailleurs , Tonde rapide et le ruisseau profond Dévoient faire trembler de peur ces amazones. Malgré tant de dangers , Tune de ces personnes Pose un pied sur la planche , et Tautre en fait autant. Je mlmagine voir , avec Louis le Grand ,

Philippe Quatre qui s'avance

Dans rtle de la Conférence.

Ainsi s'avançoient pas à pas ,

Nez à nez , nos aventurières ,

Qui , toutes deux étant fort fières , Vers le milieu du pont ne se voulurent pas L'une à Tautre céder. Elles avoient la gloire De compter dans leur race , à ce que dit l'histoire , L'une , certaine chèvre , au mérite sans pair , Dont Polyphème fit présent à Galatée ;

Et l'autre , la chèvre Amalthée ,

Par qui fut nourri Jupiter.

Faute de reculer, leur chute fut commune :

Toutes deux tombèrent dans l'eau.

Cet accident n'est pas nouveau Dans le chemin de la fortune.

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