LE IIENARD , LE LOUP, ET LE CHEVAL
Un renard, jeune encor, quoique des plus madrés. Vit le premier cheval qu'il eut vu de sa vie. Il dit à certain loup franc novice : Accourez,
Un animal paît dans nos prés, Beau, grand; j'en ai la vue encor toute ravie. Est-il plus fort que nous ? dit le loup en riant :
Fais-moi son portrait, je te j^rie.
Si j'étois quelque peintre ou quelque étudiant, Repartit le renard, j'avancerois la joie
Que vous aurez en le voyant.
Mais venez. Que sait-on? peut-être est-ce une proie
Que la fortune nous envoie.
Ils vont; et le cheval qu'à l'herbe on avoit mis, Assez peu curieux de semblables amis,
LIVRE Xj]. 2ô9 Fut presque sur le point d'enfiler la venelle Sei(}neiir, dit le renard, vos humbles serviteurs Apprendroient volontiers comment on vous appelle. Le cheval, qui n'étoit dépourvu de cervelle , Leur dit : Lisez mon nom, vous le pouvez, messieurs; Mon cordonnier l'a mis autour de ma semelle. Le renard s'excusa sur son peu de savoir. Mes parents, reprit-il, ne m'ont point fait instruire; Ils sont pauvres, et n'ont qu'un trou pour tout avoir : Ceux du loup, gros messieurs, l'ont fait apprendre à lir
Le loup, par ce discours flatté.
S'approcha. Mais sa vanité Lui coûta quatre dents : le cheval lui desserre Un coup, et haut le pied. Voilà mon loup par terre,
Mal en point 2, sanglant, et gâté.
Frère, dit le renard, ceci nous justifie
Ce que m'ont dit des gens d'esprit :
Cet animal vous a sur la mâchoire écrit
Que de tout inconnu le sage se méfie.
' Venelle si^jnifie sentier, passage étroit; et enfiler la venelle est une expression proverbiale qui si(jnifie s'enfuir.
2 C'est-à-dire vaincu, maltraité. Mal en point est l'inverse de bien en point , employé par nos anciens auteurs comme synonyme d'accomjdi , de triomphant.
FABLE XVIII
LE RENARD ET LES POULETS d'lNDE.
Contre les assauts d'un renard Un arbre à des dindons servoit de citadelle. Le perfide ayant fait tout le tour du rempart ,
Et vu chacun eu sentinelle , S'écria ; Quoi ! ces gens se inocpieront de moi î Eux seuls seront exemj)ts de la commune loi ! Non , par tous les dieux ! non. Il accomplit son dire. La lune, alors luisant, sembloit contre le sire Vouloir favoriser la dindonnière gent.
Lui, qui n'étoit novice au métier d'assiégeant, Eut recours à son sac de ruses scélérates , Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes , Puis contrefit le mort, puis le ressuscité.
Arlequin n'eiit exécuté
Tant de différents personnages.
Il élevoit sa queue, il la faisoit briller.
Et cent mille autres badinages.
Pendant quoi nul dindon n'eut osé sommeiller. L'ennemi les lassoit en leur tenant la vue
Sur même objet toujours tendue.
Les pauvres gens étant à la longue éblouis,
LIVRR XH. 261 Toujours il en tonihoit quelqu'un : autant de pris, Autant de mis à part : près de moitié succombe. Le compa{]iion les porte en son garde-manger.
Le trop d'attention qu'on a pour le danger Fait le plus souvent (ju'on y tombe.
FABLE XIX
LF, SîNOK.
Il est un singe dans Paris A qui l'on avoit donné femme ; Singe en effet d'aucuns maris Il la battoit. La pauvre dame Lu a tant soupiré, (pi'enfin elle n'est plus. Leur fds se plaint d'étrange sorte, Il éclate en cris superflus :
Le père en rit, sa femme est morte; Il a déjà d'autres amours,
^ C'est-à-dire de certains ou de plusieurs maris. Aucnns ne s'emploie au pluriel, dans le sens de plusieurs , de quelques-uns, que dans le style marotique ou badin. La Fontaine s'est sei vi encore de ce mot liv. VI , fab. i et fab. VI. Voltaire l'a aussi employé plusieurs fois.
Que l'on croit qu'il battra toujours; Il haute la taverne, et souvent il s'enivre,
IN 'attendez rien de bon du peuple imitateur, Qu'il soit singe ou qu'il fasse un livre : La pire esjièce, c'est l'auteur.
FABLE XX