LIVRE XII
Pourquoi cette ruiue : étoit-il d'homme sage* De mutiler ainsi ces pauvres habitants?
Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage ;
Laissez agir la faux du temps :
Ils iront assez tôt border le noir rivage. J'ôte le superflu, dit l'autre; et l'abattant,
Le reste en profite d'autant.
Le Scythe, retourné dans sa triste demeure. Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure, Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis
Un universel abatis.
Il ote de chez lui les branches les plus belles, Il tronque ^on verger contre toute raison,
Sans observer temps ni saison,
Lunes ni vieilles ni nouvelles.
Tout languit et tout meurt.
Ce Scythe exprime bien
Un indiscret stoïcien :
Celui-ci retranche de l'ame Désirs et passions, le bon et le mauvais. Jusqu'aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame. Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort ; Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.
' Étoit-ce l'action d'un homme sa(je. Ellipse.
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FABLE XXI
L'ÊLÉPHAiST ET LE SINGE DE JUPITER.
Autrefois l'éléphant et le rhinocéros,
En dispute du pas et des droits de l'empire,
Voulurent terminer la querelle en champ clos.
Le jour en étoit pris, quand quelqu'im vint leur dire
Que le singe de Jupiter, Porlant un caducée, avoit paru dans l'air. Ce singe avoit nom Gille, à ce que dit l'histoire.
Aussitôt l'éléphant de croire
Qu'en qualité d'ambassadeur
Il venoit trouver sa grandeur.
Tout fier de ce sujet de gloire.
Il attend maître Gille, et le trouve un peu lent
A lui présenter sa créance.
Maître Gille, enfin, en passant,
Va saluer son excellence.
I/autre étoit préparé sur la légation :
Mais pas un mot. L'attention Qu'il croyoil que les dieux eussent à sa querelle ÎN'agitoit pas encor chez eux cette nouvelle.
Qu'importe à ceux du firmament
Qu'on soit mouche ou bien éléphant?
LIVRE XII. 265 Il se vit donc réduit à commencer lui-même. Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu Un assez beau combat, de son trône suprême ;
Toute sa cour verra beau jeu.
Quel combat? dit le sin{je avec un front sévère. L'éléphant repartit : Quoi? vous ne savez pas Que le rhinocéros me dispute le pas; Qu'Éléphantide a guerre avecque Rhinocère? Vous connois.sez ces lieux, ils ont quelque renom. Vraiment je suis ravi d'en apprendre le nom, Repartit maître Gille, on ne s'entretient guère De seml)lables sujets dans nos vastes lambris.
L'éléphant, honteux et surpris, Lui dit : Eh ! parm i nous que venez-vous doue faire? — Partager un l)riu d'herbe entre quelques fourmis ; Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire. On n'en dit rien encor dans le conseil des dieux : Les p^'tits et les grands sont égaux à leurs yeux.
266 F A lit ES.
FABLE XXII
I N FOU Eï UN SAGE.
Certain fou poiirsuivoit à coups de pierre un saye. Le sage se retourne, et lui dit : Mon ami, C'est fort bien fait à loi, reçois cet écu-ci. Tu fatigues assez pour gagner davantage ; Toute peine, dit-on, est digne de loyer ^ Vois cet homme qui passe, il a de quoi payer ; Adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire. Amorcé par le gain, notre fou s'en va faire
Même insulte à l'autre bourgeois.
On ne le paya pas en argent cette fois. Maint estafier accourt; on vous happe notre homme,
On vous l'échiné, on vous l'assomme.
Auprès des rois il est de pareils fous : A vos dépens ils font rire le maître.
Pour répi imer leur bn])il, irez-voas Les maltrciiu r? vous n'êtes pas peut-être Assez puissant. Il faut les engager A s'adresser à qui peut se venger.
De salaire, de récompense.
LiVUlJ XII. i61
FABLE XXIII
LE RENARD AXGLOIS .
A MADAME IIARVEYi.
Le bon cœur est chez vous compagnon du bon sens ; Avec cent qualités trop longues à déduire, Une noblesse d'ame, un talent pour conduire
Et les affaires et les gens, Une humeur franche et libre, et le don d'être amie Malgré Jupiter même et les temps orageux, Tout cela méritoit un éloge pompeux :
Il en eût été moins selon votre génie ; La pompe vous déplaît, l'éloge vous ennuie. J'ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux
Y coudre encore un mot ou deux
I EHsabeth Montaigu, veuve du chevalier Harvey, mort à Constantinople au service de Charles II. Madame Harvey eut beaucoup de part aux divers changements de ministère qui eurent lieu sous le rèjjne de ce roi, et elle contrii)ua fortement à attirer en An;(îeterre la duchesse de Mazarin, dont elle étoit devenue l'amie. En 1683 madame Ilarvey vint à Paris , et La Fontaine eut souvent occasion de la voir chez milord Montaijju, son frère, ambassadeur d'Annleterre auprès de la cour de France. Madame Harvey mourut en 1702.
Ku faveur de voire patrie :
Vous l'aimez. Les An^jlois pensent profondément ; Leur esprit, en cela, suit leur tempérament; Creusant dans les sujets, et forts d'expériences, Ils étendent partout l'empire des sciences. Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour : Vos {}ens, à pénétrer, l'emportent sur les autres ;
Même les chiens de leur séjour
Ont meilleur nez que n'ont les nôtres.
Vos renards sont plus fins; je m'en vais le prouver
Par un d'eux, qui, pour se sauver.
Mit en usage un stratagème Non encor pralitpié, des mieux imaginés.
Le scélérat réduit en un péril extrême,
Kt presque mis à bout par ces chiens au bon nez,
Passa près d'un patibulaire^.
Là, des animaux ravissants.
Blaireaux, renards, liiboux, race encline à mal faire, Pour l'exemple pendus, instruisoient les passants. Leur confrère, aux alîois, entre ces morts s'arrange. Je crois voir xinnibal, qui, pressé des Romains, Met leur chef en défaut, ou leur donne le change, Et sait, en vieux renard, s'échapper de leurs mains.
Les clefs de meute 2, parvenues
* C'est-à-dire près d'une potence.
2 Terme de vénerie, ]!Oiir désigner les chiens qui relèvent de défaut les autres chiens accoutumés à les suivre.
LIVRE XII. 269 A reiidi'oit où pour mort le traître se pendit, lleiiiplireut l'air de cris : leur maître les rompit, Bien (jiie de leurs abois ils perçassent les nues. Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant. Quelque terrier, dit-il, a sauvé mon (jalant: Mes chiens n'appellent point au delà des colonnes '
Où sont tant d'honuétes personnes.
Il y viendra , le drôle ! Il y vint, à son dam.
Voilà maint basset clabaudant ; Voilà notre renard au charnier se guindant. INla'lre pendu croyoit qu'il en iroit de même Que le jour qu'il tendit de semblables panneaux; Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux"^: Tant il est vrai qu'il faut chan(]er de siratagème ! Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté, N'auroit pas cependant un tel tour inventé; Non poinl par peu d'esprit : est-il quelqu'un qui nie Que tout Anglois n'en ait bonne provision?
Mais le peu d'amour pour la vie
Leur nuit en mainte occasion.
' Des fourches patibulaires où les animaux étoient pendus.
2 Expression proverbiale, pour dire qu'il y mourut. Les lioiiseaux étoient des espèces de bottines ou de brodequins qui se fermoient avec des boucles et des courroies. On croit que c'étoit la chaussure des Parisiens dans le treizième siècle.
Je rcvieus à vous , non pour dire
D'autres traits sur votre sujet;
Tout long éloge est un projet
Peu favorable pour ma lyre :
Peu de nos chants , peu de nos vers , Par un encens flatteur amusent l'univers , Et se font écouter des nations étranges'.
Votre prince 2 vous dit un jour
Qu'il aimoit mieux un trait d'amour
Que quatre pages de louanges. Agéez seidement le don que je vous fais
Des derniers efforts de ma Muse.
C'est peu de chose ; elle est confuse
De ces ouvrages imparfaits.
Cependant ne pourriez-vous faire
Que le même hommage put plaire A celle qui remplit vos climats d'habitants
Tirés de l'île de Cythère?
Vous voyez par là que j'entends Mazarin^, des Am.ours déesse tutélaire.
» Pour dire les nations étrangères.
2 Charles II.
^ riortense Maiicini, duchesse de Mazarin, née à PiOine en 1646, et morte à Chelsey, près de Londres , le 2 juillet 1699, étoit la nièce du cardinal deJMazarin : elle fut mariée en 1661 à Armand-Charles de La Porte, duc de la Meilleraie, à condition qu'il prendroit le nom et les armes deMazarin.