‹ Fables (volume 4)Chapitre 142 sur 149 · SUJET TIRÉ DES MÉTAMORPHOSES D OVIDE · texte numérisé non relu

SUJET TIRÉ DES MÉTAMORPHOSES D OVIDE

A Mgr le duc de VENDOME 2.

Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.

Ces deux divinités n'accordent à nos vœux

Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille :

Des soucis dévorants c'est l'éternel asile;

Véritables vautours, que le fils de Japet

Représente, enchaîné sur son triste sommet 3.

L'humble toit est exempt d'un tribu si funeste.

Le sage y vit en paix, et méprise le reste :

Content de ses douceurs, errant parmi les bois,

Il regarde à ses pieds les favoris des rois ;

• P. Ovidii Metamorphoseon Hb. VIII, fab. vir-ix, t. II, p. 602, edit. Burman., in-4o.

2 Louis-Joseph, duc de Vendôme, arrière-petit- fils de Henri IV, naquit le 1er juillet 1654, et njourut le 11 juin 1712 en Catalojjne. Il fut, ainsi que son frère le fjrand prieur, un des amis et un des protecteurs les plus généreux de notre poëte.

3 C'est-à-dire : Ces soucis dévorants sont des vautours qui sont semblables à celui que la fable représente déchirant les entrailles sans cesse renaissantes de Prométhée, fils de Japet, enchaîné sur le sommet du mont Caucase.

286 PIIILEMON ET HAUCIS.

Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne

Que la Fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.

Approclie-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,

Rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour.

Pliilémon et Baucis nous en offrent l'exemple :

Tous deux virent chan^jer leur cabane en un temple.

Hyménée et l'Amour, par des désirs constants,

Avoient uni leurs cœurs dès leur plus doux printemps.

Ni le temps ni l'hymen n'étei^jnirent leur flamme ;

Clotlion prenoit plaisir à filer cette trame.

Ils surent cultiver, sans se voir assistés,

Leur enclos et leur champ par deux fois vin(jt étés.

Eux seuls ils composoient toute leur république :

Heureux de ne devoir à pas un domestique

Le plaisir ou le (jré des soins qu'ils se rendoient!

Tout vieillit : sur leur front les rides s'étendoient ;

L'amitié modéra leurs feux sans les détruire.

Et par des traits d'amour sut encor se produire.

Ils habitoient un bourg plein de gens dont le cœur Joignoit aux duretés un sentiment moqueiu'. Jupiter résolut d'abolir cette engeance.

Il part avec son fils, le dieu de l'éloquence^ : Tous deux en pèlerins vont visiter ces lieux. Mille logis y sont, un seul ne s'ouvre aux dieux.

> Mercure,

PII ILE MON ET lîAUCIS. 287 Prêts enfin à quitter un séjour si profane, Ils virent à l'écart une étroite cabane, Demeure hospitalière, humble et chaste maison. Mercure frappe : on ouvre. Aussitôt Philémon Vient au-devant des dieux, et leur tient ce langajje : Vous me semblez tous deux fati{jués du voya{}e. Reposez-vous. Usez du peu cpie nous avons; L'aide des dieux a fait (pie nous le conservons : Usez-en. Saluez ces pénates d'ar^jile :

Jamais le ciel ne fut aux humains si facile, Que quand Jupiter même étoit de simple bois; Depuis qu'on l'a fait d'or, il est sourd à nos voix. Baucis, ne tardez point : faites tiédir cette onde : Encor que le pouvoir au désir ne réponde. Nos hôtes agréeront les soins qui leur sont dus.

Quelques restes de feu sous la cendre épandus D'un souffle haletant ])ar Baucis s'allumèrent : Des branches de bois sec aussitôt s'enflammèrent. L'onde tiède, on lava les pieds des voyageurs. Philémon les pria d'excuser ces longueurs : Et pour tromper l'ennui d'une attente importune. Il entretint les dieux non point sur la fortune, Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des rois; Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare. Cependant par Baucis le festin'se prépare. La table où l'on servit le champêtre repas

288 PlilLÉMON ET BAUCIS.

Fut d'ais non façonnés à l'aide du compas ; •

Encore assure-t-on, si l'histoire en est crue,

Qu'en un de ses supports le temps l'avoit rompue.

Baucis en égala les appuis cliancelauts

Du débris d'un vieux vase, autre injure des ans.

Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :

Il ne servoit pourtant qu'aux fêtes solennelles.

Le linge orné de fleurs fut couvert, pour tout mets.

D'un peu de lait, de fruits, et des dons de Gérés.

Les divins voyageurs, altérés de leur course, Mêloient au vin grossier le cristal d'une source. Plus le vase versoit, moins il s'alloit vidant. Pliilémou reconnut ce miracle évident; Baucis n'en fit pas moins : tous deux s'agenouillèrent ; A ce signe d'aljord leurs yeux se dessillèrent. Jupiter leur jjarut avec ces noirs sourcils Qui fout trembler les cieux sur leurs pôles assis. Grand dieu, dit Pliilémon, excusez notre faute : Quels humains auroient cru recevoir un tel hôte? Ges mets, nous l'avouons, sont peu délicieux : Mais, quand nous serions rois, que donner à des dieux? G'est le cœur qui fait tout : que la terre et que l'onde Apprêtent un repas pour les maîtres du monde; Ils lui préféreront les seuls présents du cœur. Baucis sort à ces mots pour réparer l'erreur. Dans le verger courbit une joerdrix privée. Et par de tendres soins dès l'enfance élevée;

PIIILÉMON ET BAUGiS. 289 Elle eu veut faire uu uiels, et la poursuit eu vain : La volalille écluippe à sa tremblante main ; Entre les pieds des dieux elle cherche un asile. Ce recours à l'oiseau ne fut pas inutile : Jupiter intercède. Et déjà les vallons Voyoient l'ombre en croissant tomber du haut des monts.

Les dieux sortent enfin, et font sortir leurs hôtes. De ce bour(j, dit Jupin, je veux punir les fautes : Suivez-nous. Toi, Mercure, appelle les vapeurs. O gens dnrs ! vous n'ouvrez vos logis ni vos cœurs ! 11 dit : et les autans troublent déjà la plaine. Nos deux époux suivoient, ne marchant qu'avec peine. Un appui de roseau soulageoit leurs vieux ans : Moitié secours des dieux, moitié peur, se hâtants. Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent. A leurs pieds aussitôt cent nuages crevèrent. Des ministres du dieu les escadrons flottants Entraînèrent, sans choix, animaux, habitants. Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure; Sans vestiges du bourg, tout disparut sur l'heure. Les vieillards déploroient ces sévères destins. Les aniiîîaux périr ! car encor les hinuains, 'i'ons avoient dû tomber sous les célestes armes : Baucis eu répandit en secret fpielques larmes.

Cependant l'humble toit devient temple, et ses murs Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs,

290 PHILÉMON ET BAQCIS.

De pilastres massifs les cloisons revêlues

En moins de deux instants s'élèvent jusqu'aux nues;

Le chaume devient or, tout brille en ce pourpris

Tous ces événements sont peints sur le lambris.

Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d'Apelle !

Ceux-ci furent tracés d'une main immortelle.

Nos deux époux, surpris, étonnés, confondus,

Se crurent, par miracle, en l'Olympe rendus.

Vous comblez, dirent-ils, vos moindres créatures :

Aurions-nous bien le cœur et les mains assez pures

Pour présider ici sur les honneurs divins.

Et prêtres, vous offrir les vœux des pèlerins?

Jupiter exauça leur prière innocente.

Hélas! dit Philémon, si votre main puissante

Vouloit favoriser jusqu'au bout deux mortels.

Ensemble nous mourrions en servant vos autels.

Clothou feroit d'un coup ce double sacrifice;

D'autres mains nous rendroient un vain et triste office;

Je ne pleurerois point celle-ci, ni ses yeux

Ne troubleroient non plus de leurs larmes ces lieux.

Jupiter à ce vœu fut encor favorable.

Mais oserai-je dire un fait presque incroyable?

Un jour qu'assis tous deux dans le sacré parvis

Ils contoient cette histoire aux pèlerins ravis,

La troupe à l'entour d'eux debout prèloit l'oreille ;

» Enceinte. Pourpris a vieilli poMr la pios ;, mais les poêles l'ont avec raison conservé.

PII ILE MON ET BAUGIS. 291 Philémoii leur clisoit: Ce lieu plein de merveille N'a pas toujours servi de temple aux immortels: Un bourg étoit autour, ennemi des autels, Gens barbares, gens durs, habitacle^ d'impies: Du céleste courroux tous furent les hosties^. Il ne resta que nous d'un si triste débris : Vous en verrez tantôt la suite en nos lambris ; Jupiter l'y peignit. En contant ces annales, Pliilémon regardoit Baucis par intervalles; Elle devenoit arbre, et lui teudoit les bras; 11 veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas. 11 veut parler, l'écorce a sa langue pressée. L'un et l'autre se dit adieu de la pensée : Le corps n'est tantôt plus que feuillage et que bois. D'étonnement la troupe, ainsi qu'eux, perd la voix. Même instant, même sort à leur fin les entraîne; Baucis devient tilleul , Pliilémon devient cliéne. On les va voir encore, afin de mériter Les douceurs qu'eu hymen Amour leur fit goûter. Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre. Pour peu que des époux séjoui nent sous leur ombre. Ils s'aiment jusqu'au bout, malgré l'effort des ans. Ail! si Mais autre part j'ai porté mes présents^.

» Habitation. — ^ Les victimes.

3 La pensée de La Foiilaine se reporte ici vers sa femme avec laquelle il ne vivoit pas bien; il regrette d'une manière touchante de ne pouvoir goûter les douceurs d'une union conjugale bien assortie.

292 IMIILÉMON ET BAUCIS.

Célébrons seulement cette métamorphose.

De fidèles témoins m'ayant conté la chose, Clio me conseilla de l'étendre eu ces vers, Qui pourront quelque jour l'appi endrc à Funivcrs. Quelque jour on verra chez les races futures, Sous l'appui d'un (jrand nom , passer ces aventures. Vendôme, consentez au lôs ' que j'en attends; Faites-moi triompher de l'Envie et du Temps: Enchaînez ces démons , que sur nous ils n'attentent, P^nnemis des héros et de ceux qui les chantent. Je voudrois pouvoir dire en un style assez haut Qu'ayant mille vertus vous n'avez nul défaut. Toutes les célébrer seroit œuvre infinie; L'entreprise demande un plus vaste génie: Car quel mérite enfin ne vous fait estimer? Sans parler de celui qui force à vous aimer. Vous joignez à ces dons l'amour des beaux ouvrages ; Vous y joignez un goût plus sûr que nos suffrages Don du ciel, qui peut seul tenir lieu des présents Que nous fout à regret le travail et les ans. Peu de gens élevés, peu d'autres encor même, Font voir par ces faveurs que Jupiter les aime. Si quelque enfant des dieux les possède, c'est vous Je l'ose dans ces vers soutenir devant tous. Clio, sur son giron, à l'exemple d'Homère, Vient de les retoucher, attentive à vous plaire:

I Louange.

PHILÉMON ET BAUCIS. 295 On dit qu'elle et ses sœurs, par l'ordre d'Apollon, Transportent dans Anet' tout le sacré vallon : Je le crois. Puissions-nous chanter sous les ombrages Des arbres dont ce lieu va border ses rivages ! Puissent-ils tout d'un coup élever leurs sourcils, Comme on vit autrefois Philémon et Baucis !

I Anef, château célèbre que Henri II, en 1552, fit construire pour Diane de Poitiers, par Philibert de hormc, son architecte. Les sculptures avoient été exécutées par Goujon, et les arabesques et les peinttnes sur verre par Jean (Cousin. Ce cliàteau étoit situé sur la rivière d'Eure, au confluent de celle de l'Aure, à trois lieues et un quart au nord-est de Dreux, dans le département d'Eure-et- Loir. Il est aujourd'hui détruit; et quelques débris intéressants de cette superbe construction turent transportés à Paris au Musée des monuments François. (Voyez Le Noir, Miisée des momuuents français, toui. IV, p, 49 et 86.

SUJET TIRÉ DES MÉTAMORPHOSES d'oVIDe'.

Je chante dans ces vers les filles de Minée, Troupe aux arts de Pallas dès l'enfance adonnée , Et de qui le travail fit entrer en courroux Bacchus, à juste droit de ses honneurs jaloux. Tout dieu veut aux humains se faire reconnoître: On ne voit point les champs répondre aux soins du maître, Si dans les jours sacrés, autour de ses guérets. Il ne mal'che en triomphe à l'honneur de Cérès.

La Grèce étoit enjeux pour le fils de Sémèle.

Seules on vit trois sœurs condamner ce saint zèle:

Alcithoé l'aînée, ayant pris ses fuseaux ,

Dit aux autres : Quoi donc ! toujours des dieux nouveaux !

L'Olympe ne peut plus contenir tant de têtes,

Ni l'an fournir de jours assez pour tant de fêtes.

Je ne dis rien des vœux dus aux travaux divers

De ce dieu qui purgea de monstres l'univers:

Mais à quoi sert Bacchus, qu'à causer des querelles,

I Ovid. Metaniorph. lib. IV et VII.

Affoiblir les plus saius, enlaidir les plus belles , Souvent mener au Styx par de tristes chemins î Et nous irons chômer la peste des humains! Pour moi, j'ai résolu de poursuivre ma tâche. Se donne, qui voudra, ce jour-ci du relâche ; Ces mains n'en prendront point. Je suis encor d'avis Que nous rendions le temps moins long par des récits: Toutes trois, tour à tour, racontons quelque histoire : Je pourrois retrouver sans peine en ma mémoire Du monarque des dieux les divers changements; Mais, comme chacun sait tous ces événements , Disons ce que l'Amour inspire à nos pareilles : Non toutefois qu'il faille, en contant ses merveilles, Accoutumer nos cœurs à goûter son poison; Car, ainsi que Bacchus, il trouble la raison. Récitons-nous les maux que ses biens nous attirent. Alcithoé se tut, et ses sœurs applaudirent. Après quelques moments, haussant un peu la voix :

Dans Thèbes, reprit-elle, ou conte qu'autrefois Deux jeunes cœurs s'aimoient d'une égale tendresse : Pyrame, c'est l'amant, eut Thisbé pour maîtresse. Jamais couple ne fut si bien assorti qu'eux: L'un bien fait, l'autre belle, agréables tous deux. Tous deux dignes de plaire, ils s'aimèrent sans peine; D'autant plus tôt épris, qu'une invincible haine Divisant leurs parents ces deux amans unit. Et concourut aux traits dont l'Amour se servit.

LES F1LLI':S DE MINEE. 297 Le hasard, non le choix, avoit rendu voisines Leurs maisons, où régnoient ces guerres intestines : Ce fut un avanta(}e à leurs désirs naissants. Le cours en commença par des jeux innocents : La première étincelle eut embrasé leur ame. Qu'ils ignoroient encor ce que c'éloit cpie flamme. Chacun favorisoit leurs transports mutuels ; Mais c'étoit à l'insu de leurs parents cruels. La défense est un charme : on dit (pi'elle assaisonne Les plaisirs, et surtout ceux que l'Amoin^ nous donne. D'iui des logis à l'autre elle instruisit du moins IN os amants à se dire avec signes leurs sohis, Ce léger réconfort ne les put satisfaire : Il fallut reconrir à quelque antre mystère. Un vieux mur entr'ouvert séparoit leurs maisons; Le temps avoit miné ses anti(|ues cloisons : Lù, souvent de leurs maux ils déploroient la cause ; Les paroles passoient, mais c'étoit peu de chose.

Se plaignant d'un tel sort, Pyrame dit un jour : Chère Thisbé, le ciel vent qu'on s'aide en amour ; Nous avons à nous voir une peine infinie ; Fuyons de nos parents l'injuste tyrannie : J'en ai d'autres en Grèce; ils se tiendront heureux Que vous daigniez chercher un asile chez eux ; Leur amitié, leur bien, leur pouvoir, tout m'invite A prendre le parti dont je vous sollicite. C'est votre seul repos qui me le fait choisir ;

Car je n'ose parler, hélas! de mon désir.

Faut-il à votre {gloire en faire un sacrifice?

De crainte de vains bruits faut-il que je languisse?

Ordonnez : j'y consens ; tout me semblera doux : Je vous aime, Thisbé, moins pour moi que pour vous. J'en pourrois dire autant, lui repartit l'amante; Votre amour étant pure, encor que véhémente. Je vous suivrai partout; notre commun repos iNIe doit mettre au-dessus de tous les vains propos. Tant que de ma vertu je serai satisfaite. Je rirai des discours d'une langfue indiscète. Et m'abandonnerai sans crainte à votre ardeur, Contente que je suis des soins de ma pudeur.

Ju{}ez ce que sentit Pyrame à ces paroles.

Je n'en fais point ici de peintures frivoles ;

Suppléez au peu d'art que le ciel mit en moi;

Vous-mêmes peignez-vous cet amant hors de soi.

Demain, dit-il, il faut sortir avant l'aurore ;

N'attendez point les traits que son char fait éclore.

Trouvez-vous aux degrés du terme de Cérès; Là, nous nous attendrons : le rivage est tout près, Une barque est au bord ; les rameurs, le ventmême, Tout pour notre départ montre une hâte extrême ; L'augure en est heureux, notre sort va changer ; Et les dieux sont pour nous, si je sais bien juger. Thisbé consent à tout : elle en donne pour gage Deux baisers, par le mur arrêtés au passage.

LES FILLES DE MINÉE. 299 Heureux mur! tu devois servir mieux leur désir; Ils n'obtinrent de toi qu'une ombre de plaisir.

T.e lendemain Thisbé sort, et prévient Pyrame ;

L'impatience, hélas! maîtresse de son ame,

La fait arriver seule et sans guide aux degrés.

L'ombre et le jour luttoient dans les champs azurés,

Une lionne vient, monstre imprimant la crainte ;

D'un carnage récent sa gueule est toute teinte.

Thisbé fuit; et son voile, emporté par les airs.

Source d'un sort cruel, tombe dans ces déserts.

La lionne le voit, le souille, le déchire;

Et, l'ayant teint de sang, aux forets se retire.

Thisbé s'étoit cachée en un buisson épais.

Pyrame arrive, et voit ces vestiges tout frais.

O dieux ! cpie devient-il ! Un froid court dans ses veines.

Il aperçoit le voile étendu dans ces plaines.

Il le lève; et le sang, joint aux traces des pas.

L'empêche de douter d'un funeste trépas.

Thisbé! s'écria-t-il, Thisbé, je t'ai perdue! Te voilà, par ma faute, aux enfers descendue ! Je l'ai voulu; c'est moi qui suis le monstre affreux

Par qui tu t'en vas voir le séjour ténébreux : Attends-moi, je te vais rejoindre aux rives sombres. Mais m'oserai-je à toi présenter chez les ombres? Jouis au moins du sang que je te vais offrir. Malheureux de n'avoir qu'une mort à souffrir. Il dit, et d'un poignard coupe aussitôt sa trame.

Thisbé vient; Thisbé voit tomber son cher Pyrame. Que devient-elle aussi? Tout lui manque à la fois, Les sens et les esprits, aussi bien que la voix. Elle revient enfin. Clotlion, pour l'amour d'elle, Laisse à Pyrame ouvrir sa mourante prunelle. Il ne re(jarde point la lumière des cieux ; Sur Thisbé seulement il tourne encor les yeux. Il voudroit lui parler ; sa langfue est retenue : 11 témoijjiie mourir content de l'avoir vue. Thisbé prend le poignard; et découvraut son sein : Je n'accuserai point, dit-elle, ton dessein. Bien moins encor l'erreur de ton ame alarmée : Ce seroit t'accuser de m'avoir troj^ aimée. Je ne t'aime pas moins : tu vas voir que mon cœur N'a, non plus que le tien, mérité son malheur. Cher amant! reçois donc ce triste sacrifice. Sa main et le poi(}nard font alors leur ofHce ; Elle tombe, et, tombant, range ses vêtements : Dernier trait de pudeur même aux derniers moments. Les nymphes d'alentour lui donnèrent des larmes, Et du sang des amants teignirent par des charmes Le fruitd'un mûrier proche, etblanc jusqu'à cejour. Eternel monument d'un si parfait amour.

Cette histoire attendrit les filles de Minée. L'une accusoit l'amant, l'autre la destinée ; Et toutes, d'une voix, conclurent que nos cœurs De cette passion devroient être vainqueurs.

LES l'ILLES DE MINÉE. 801 Elle meurt ((uelqiiefois avant qu'être contente : L'est-elle, elle devient aussitôt languissante : Sans l'hymen on n'en doit recueillir aucun fruit; Et cependant l'hymen est ce qui la détruit; Il y joint, dit Clymène, une âp; e jalousie, Poison le plus cruel dont l'anie soit saisie : Je n'en veux pour témoin que l'erreur de Procris. Alcitlîoé ma s(eur, attachant vos esprits, Des tragicpies amours vous a conté l'élite : Celles que je vais dire ont aussi leur mérite. J'accourcirai le temps, ainsi qu'elle, à mon tour. Peu s'en faut que Phébus ne partage le jour; A ses rayons perçants opposons quelques voiles : Voyons combien nos mains ont avancé nos toiles. Je veux que sur la mienne, avant que d'être au soir, Un progrès tout nouveau se fasse apercevoir. Cependant donnez-moi quelque heure de silence : Ne vous rebutez point de mon peu d'éloquence; Souffrez-en les défauts, et songez seulement Au fruit qu'on peut tirer de cet événement.

Céphale aimoit Procris : il étoit aimé d'elle : Chacun se propo?oit leur hymen pour modèle. Ce qu'Amour fait sentir de piquant et de doux Combloit abondamment les vœux de ces époux. Ils ne s'aimoient que trop ! leurs soins et leur tendresse Approchoient des transports d'amant et de maîtresse. Le ciel même envia cette félicité :

Céphale eut à combattre une divinité.

Il ëtoit jeune et beau; l'Aurore eu fut charmée,

IN'étaut pas à ces bieus chez elle accoutumée.

Nos belles cacheroieut uu pareil sentiment;

Chez les divinités on en use autrement.

Celle-ci déclara son amour à Céphale.

Il eut beau lui parler de la foi conju(jale :

Les jeunes déités qui n'ont qu'un vieil époux

Ne se soumettent point à ces lois comme nous :

La déesse enleva ce héros si fidèle.

De modérer ses feux il pria l'immortelle ;

Elle le fit; l'amour devint simple amitié.

Retournez, dit l'Aurore, avec votre moitié;

Je ne troublerai plus votre ardeur ni la sienne.

Recevez seulement ces marques de la mienne.

(C'étoit un javelot toujours sur de ses coups.)

Un jour cette Procris qui ne vit que pour vous

Fera le désespoir de votre ame charmée,

Et vous aurez re(jret de l'avoir tant aimée.

Tout oracle est douteux, et porte un double sens :

Celui-ci mit d'abord notre époux eu suspens.

J'aurai regret aux vœux que j'ai formés pour elle !

Et comment? n'est-ce point qu'elle m'est infidèle?

Ah! finissent mes jours plutôt que de le voir!

Éprouvons toutefois ce que peut son devoir.

Des mages aussitôt consultant la science,

D'un feint adolescent il prend la ressemblance,

S'en va trouver Procris, élève jusqu'aux cieux

LES FJLLES DE MIJSÉE. 303 Ses beautés, qu'il soutient être dignes des dieux; Joint les pleurs auxsoupirs, comme un amant sait faire, Et ne peut s'éclaircir par cet art ordinaire. Il fallut recourir à ce qui porte coup. Aux 2)rcsents : il offrit, donna, promit beaucoup, Promit tant, que Procris lui parut incertaine, Toute chose a son prix. Voilà Gépliale en peine : Il renonce aux cités, s'en va dans les forêts; Conte aux vents, conte aux bois, ses déplaisirs secrets; S'iuiagine en chassant dissiper son martyre. C'étoit pendant ces mois où le chaud qu'on respire

Oblige d'implorer l'haleine des zéphyrs.

Doux vents, s'écrioit-il, prêtez-moi des soupirs !

Venez, légers démons par qui nos champs fleurissent ;

Aure ^, fais-les venir, je sais qu'ils t'obéissent :

Ton emploi dans ces lieux est de tout ranimer.

On l'entendit : on crut qu'il venoit de nommer

Quelque objet de ses vœux autre que son épouse.

Elle en est avertie; et la voilà jalouse.

Maint voisin charitable entretient ses ennuis.

Je ne le puis plus voir, dit-elle, que les nuits;

I Aîira en latin signifie l'air soufflant avec douceur. Les Aiirœ étoient des êtres aériens assez semblables aux sylphes des modernes; ces déités légères, vêtues de longues robes et dévoiles flottants, compagnes de Zéphlre, sèment l'air de fleurs, sans cesse occupées de jeux; et satisfaites de leur bonheur, elles prennent soin de contribuer à celui des mortels. (W.)

Il aime doue celle Aiire, el nie quille pour elle? — IVoiis vous plai{}uoiis : il l'aime, el sans cesse il l'appelle : Les échos de ces lieux n'ont plus d'autres emplois Que celui d'enseigner le nom d'Aure à nos bois; Dans tous les environs le nom d'Aure résonne, l^rolîtez d'un avis qu'en passant on vous donne : L'intérêt qu'on y prend est de vous oblijjer. — Elle en profile, hélas ! et ne fait qu'y songer. Les amants sont toujours de légère croyance : S ils pouvoient conserver un rayon de prudence, (Je demande un grand point, la prudence en amours !) Ils seroient aux rapports insensibles et sourds. Notre épouse ne fut l'une ni l'autre chose. Elle se lève un jour; et lorsque tout repose, Que de l'Aube au teint frais la charmante douceur Force tout au sommeil, hormis quelque chasseur, Elle cherche Céphale : un bois l'offre à sa vue. Il invoquoit déjà celte Aure prétendue : Viens me voir, disoil-il, chère déesse, accours; Je n'en puisplus,je meurs; fais que par ton secours La peine que je sens se trouve soulagée. L'épouse se prétend par ces mots outragée : Elle croit y trouver non le sens qu'ils cachoient, Mais celui seulement que ses soupçons cherchoient. O triste jalousie ! 6 passion amère!

Fille d'un fol amour, que l'erreur a pour mère! Ce qu'on voit par les yeux cause assez d'embarras, Sans voir encor par eux ce que l'on ne voit pas!

LES FILLES DE MINÉE. 305 Procris s'etoit cachée en la iiicme retraite Qu'un faon de biclie avoit pour demeure secrète. Il eu sort; et le bruit trompe aussitôt l'époux. Cépliale prend le dard toujours sur de ses coups , Le lance en cet endroit, et perce sa jalouse, Malheureux assassin d'une si clière épouse! Un cri lui fait d'abord soupçonner quelque en-eur: Il accourt, voit sa faute; et, Umt plein de fureur. Du même javelot il veut s'ôter la vie. L'Aurore et les Destins arrêtent cette envie. Cet office lui fut plus cruel qu'indulgent: L'infortuné mari , sans cesse s'affligeant , Eut accru par ses pleurs le nombre des fontaines. Si la déesse enfin, 2)our terminer ses peines, IN'eiit obtenu du Sort que l'on tranchât ses jours: Triste fin d'un hymen bien divers en son cours !

Fuyons ce nœud, mes sœurs, je ne puis trop le dire : Jugez par le meilleur quel peut être le pire. S'il ne nous est permis d'aimer que sous ses lois, IN 'aimons point. Ce dessein fut pris par toutes trois : Toutes trois , pour chasser de si tristes pensées , A revoir leur travail se montrent empressées. Clymène, en un tissu riche, pénible, et grand, Avoit presque achevé le fameux différend D'entre le dieu des eaux et Pallas la savante. On voyoit en lointain une ville naissante. L'honneur de la nommer , entre eux deux contesté , n. 20

Dépeiidoit du présent de chaque déitë.

Neptune fit le sien d'un symbole de guerre : Un coup de son trident fit sortir de la terre Un animal fougueux, un coursier plein d'ardeur. Chacun de ce présent admiroit la grandeur. Minerve l'effaça, donnant à la contrée L'olivier, qui de paix est la marque assurée. Elle emporta le prix, et nomma la cité: Athène offrit ses vœux à cette déité , Pour les lui présenter on choisit cent pucelles , Toutes sachant broder, aussi sages que belles. Les premières portoient force présents divers; Tout le reste entouroit la déesse aux yeux pers'. Avec un doux souris elle acceptoit l'hommage. Clymène ayant enfin reployé son ouvrage, La jeune Iris commence en ces mots son récit;

Rarement pour les pleurs mon talent réussit; Je suivrai toutefois la matière imposée. Télamon pour Chloris avoit l'ame embrasée : Chloris pour Télamon brûloit de son côté. La naissance, l'esprit, les grâces, la beauté. Tout se trouvoit en eux , hormis ce que les hommes Font marcher avant tout dans le siècle où nous sommes

' Pers est un vieux mot qui sigrnifie un bleu d'azur foncé. Il est resté en usage en parlant de Minerve. Il est employé souvent par nos vieux poëtes.

LES FILLES DE MINÉE. 307 Ce sont les biens, c'est l'or, mérite universel. Ces ainauts, quoique épris d'un tlesir mutuel, IN'osoient au blond Hymen sacrifier encore. Faute de ce métal que tout le monde adore. Amour s'en passeroit ; l'autre état ne le peut : , Soit raison , soit abus , le Sort ainsi le veut. Cette loi, qui corrompt les douceurs de la vie. Fut par le jeune amant d'une autre erreur suivie. Le démon des combats vint troubler l'univers : Un pays contesté par des peuples divers Enjjagca Télamou dans un dur exercice ; 11 quitta pour un temps l'amoureuse milice, (^hloris y consentit, mais non pas sans douleur. Il voulut mériter son estime et son cœur. Pendant que ses exploits terminent la querelle , Un parent de Cliloris meurt, et laisse à la belle D'amples possessions et d'immenses trésors. Il habitoit les lieux où Mars régnoit alors. La belle s'y transporte , et partout révérée , Partout des deux partis Cliloris considérée , Voit de ses propres yeux les champs où Télamou Venoit de consacrer un trophée à son nom. Lui de sa part accourt; et, tout couvert de gloire, Il offre à ses amours les fruits de sa victoire. Leur rencontre se fit non loin de l'élément Qui doit être évité de tout heureux amant. Dès ce jour l'âge d'or les eut joints sans mystère ; L'âge de fer eu tout a coutume d'en faire.

Cliloris ne voulut donc couronner tous ces biens Qu'au sein de sa patrie, et de l'aveu des siens. Tout chemin, hors la mer, allongeant leur soaffrance, Ils commettent aux flots cette douce espérance. Zéphire les suivoit, quand, presque en arrivant. Un pirate survient, prend le dessus du vent. Les attaque, les bat. En vain, par sa vaillance , Télamon jusqu'au bout porte la résistance: Après un long combat son parti fut défait. Lui pris ; et ses efforts n'eurent pour tout effet Qu'un esclavage indigne. O dieux ! qui l'eût pu croire? Le Sort, sans respecter ni son sang, ni sa gloire, Ni son bonheur prochain, ni les vœux de Cliloris, Le fit être forçat aussitôt qu'il fut pris.

Le Destin ne fut pas à Cliloris si contraire. Un célèbre marchand l'achète du corsaire. Il l'emmène ; et bientôt la belle, malgré soi , Au milieu de ses fers range tout sous sa loi. L'épouse du marchand la voit avec tendresse: Ils en font leur compagne, et leur fils sa maîtresse. Chacun veut cet hymen : Cliloris à leurs désirs Répondoit seulement par de profonds soupirs. Damon, c'étoit ce fils, lui tient ce doux langage : Vous soupirez toujours; toujours votre visage Baigné de pleurs nous marque un déplaisir secret : Qu'avez-vous? vos beaux yeux verroient-ils à regret Ce que peuvent leurs traits et l'excès de ma flamme?

LF.S FILLES DE MINÉE. 309 Rien ne vous force ici ; découvrez-nous votre ame : Cliloris, c'est moi qui suis l'esclave, et non pas vous. Ces lieux, à votre gré, n'ont-ils rien d'assez doux? Parlez, nous sommes prêts à changer de demeure : JNIes parents m'ont promis de partir tout à l'hein'e. llegrettez-vous les biens que vous avez perdus? Tout le nôtre est à vous; ne le dédaignez plus. J'en sais qui l'agréeroient ; j'ai su plaire à plus d'une : Pour vous, vous méritez toute une autre fortune. Quelle que soit la notre, usez-en : vous voyez Ce que nous possédons et nous-même à vos pieds. Ainsi parle Damon ; et Chloris tout en larmes Lui répond en ces mots accompagnés de charmes : Vos moindres qualités et cet heureux séjour Même aux filles des dieux donneroient de l'amour; Jugez donc si Chloris, esclave et malheureuse, Voit l'offre de ces biens d'une ame dédaigneuse. Je sais quel est leur prix, mais de les accepter. Je ne puis, et voudrois vous pouvoir écouter. Ce qui me le défend, ce n'est point l'esclavage : Si toujours la naissance éleva mon courage. Je me vois, grâce aux dieux, en des mains où je puis Garder ces sentiments, malgré tous mes ennuis ; Je puis même avouer (hélas! faut-il le dire?) Qu'un autre a sur mon cœur conservé son empire. Je chéris un amant, ou mort, ou dans les fers; Je prétends le chérir encor dans les enfers. Pourriez-vous estimer le cœur d'une inconstante?

Je ne suis déjà plus aimable ni charmante; Chloris n'a plus ces traits que l'on trouvoit si doux, Et doublement esclave, est indi(}ne de vous. Touché de ce discours, Damon prend congé d'elle. Fuyons, dit-il en soi; j'oublierai celte belle : Tout passe, et même un jour ses larmes passeront; Voyons ce que l'absence et le temps produiront. A ces mots il s'embarque ; et, quittant le riva{}e, Il court de mer en mer, aborde en lieu sauva(je, Trouve des malheureux de leurs fers échappés, Et sur le bord d'un bois à chasser occupés. Télamon, de ce nombre, avoit brisé sa chaîne : Aux re(}ards de Damon il se présente à peine. Que son air, sa fierté, son esprit, tout enfin Fait qu'à l'abord Damon admire son destin; Puis le plaint, puis l'emmène, et puis lui dit sa flamme. D'une esclave, dit-il, je n'ai pu toucher l'ame : Elle chérit un mort! XTn mort, ce qui n'est plus, L'emporte dans son cœur! mes vreux sont superflus. Là-dessus, de Cliloris il lui fait la peinture. Télamon dans son ame admire l'aventure, Dissimule, et se laisse emmener au séjour Où Chlof is lui conserve un si parfait amour. Comme il vouloit cacher avec soin sa fortune, Nulle peine pour lui n'étoit vile et commune. On apprend leur retour et leur débarquement. Chloris, se présentant à l'un et l'autre amant, Reconnoît Télamon sous un faix qui l'accable,

Ses chagrins le reiuloient pourtantméconnoissable ;

Un œil iiuliffërent à le voir eut erré :

Tant la peine et l'amour l'avoient défiguré !

Le fardeau qu'il portoit ne fut cpi'un vain obstacle;

Chloris le reconnoît, et tombe à ce spectacle :

Elle perd tous ses sens et de honte et d'amour.

Télamon, d'autre part, tombe pres(pie à son tour.

On demande à Chloris la cause de sa peine :

Elle la dit, ce fut sans s'attirer de haine.

Son récit ingénu redoubla la pitié

Dans des cœurs prévenus d'une juste amitié.

Damon dit cpie son zèle avoit changé de face.

On le crut. Cependant, quoi qu'on dise et tpi'on fasse.

D'un triomphe si doux l'honneur et le plaisir

Ne se perd qu'en laissant des restes de désir.

On crut pourtant Damon. Il restreignit son zèle

A sceller de l'hymen une union si belle;

Et, par un sentiment à qui rien n'est égal.

Il pria ses parents de doter son rival.

Il l'obtint, renonçant dès lors à l'hyménéc.

Le soir étant venu de l'heureuse journée,

Les noces se faisoient à l'ombre d'un ormeau;

L'enfant d'un voisin vit s'y percher un corbeau ;

Il fait partir de l'arc une flèche maudite,

Perce les deux époux d'une atteinte subite.

Chloris mourut du coup, non sans que son amant

Attirât ses regards en ce dernier moment.

Il s'écrie, en voyant finir ses destinées ;

Quoi ! la Parque a tranclié le cours de ses années ! Dieux, qui l'avez voulu, ne suffîsoit-il pas Que la haine du Sort avançât mon trépas? En achevant ces mots, il acheva de vivre : Son amour, non le coup, l'obligea de la suivre ; Blessé légèrement, il passa chez les morts. Le Styx vit nos époux accourir sur ses bords, Même accident finit leurs précieuses trames ; Même tombe eut leurs corps, même séjour leurs amcs. Quelques-ims ont écrit (mais ce fait est peu sur) Que chacun d'eux devint statue et marbre diu\ Le couple infortuné face à face repose. Je ne garantis point cetle métamorphose : On en doute. On le croit plus que vous ne pensez. Dit Clymène ; et, cherchant dans les siècles passés Quelque exemple d'amour et de vertu parfaite, Tout ceci me fut dit par le sage interprète. J'admirai, je plaignis ces amants malheureux : On les alloit unir ; tout concouroit pour eux ; Ils touchoient au moment; l'attente en étoit stire ; Hélas ! il n'en est point de telle en la nature ; Sur le point de jouir tout s'enfuit de nos mains : Les dieux se font un jeu de l'espoir des humains.

Laissons, reprit Iris, cette triste pensée. La fête est vers sa fin, grâce au ciel, avancée; Et nous avons passé tout ce temps eu récits Capables d'affliger les moins sombres esprits :

LES FILLES DE MINÉE. 313 Effaçons , s'il se peut, leur iniage funeste. Je prétends de ce jour mieux employer le reste, Et dire un changement non de corps, mais de cœur. Le miracle en est grand; Amour en fut l'auteur : Il en fait tous les jours (fe diverse manière. Je changerai de style en changeant de matière.

Zoon plaisoit aux yeux; mais ce n'est pas assez:

Son peu d'esprit, son humeur sombre,

Rendoient ces talents mal places.

Il fuyoit les cités, il ne cherchoit que l'ombre, Vivoit parmi les bois, concitoyen des ours. Et passoit sans aimer les plus beaux de ses jours. INous avons condamné l'amour, m' allez-vous dire. J'en blâme en nous l'excès : mais je n'approuve pas

Qu'insensible aux plus doux appas

Jamais un homme ne soupire.

Hé quoi! ce long repos est-il d'un si grand prix? Les morts sont donc heureux ? Ce n'est pas mon avis ; Je veux des passions ; et si l'état le pire

Est le néant, je ne sais point De néant plus complet qu'un cœur froid à ce point. Zoon n'aimant donc rien, ne s'aimantpas lui-même, Vit lole endormie, et le voilà frappé :

Voilà son cœur développé.

Amour, par son savoir sujorême.

Ne l'eut pas fait amant qu'il en fit un héros. Zoon rend grâce au dieu qui troubloit son repos :

Il regarde en tremblant cette jeune merveille.

A la fin lole s'éveille.

Surprise et dans l'étonnement,

Elle veut fuir ; mais son amant

L'arrête et lui tient ce langage :

Rare et charmant objet, pourquoi me fuyez-vous? Je ne suis plus celui qu'on trouvoit si sauvage : C'est l'effet de vos traits, aussi puissants que doux; Ils m'ont l'ame et l'esprit et la raison donnée.

Souffrez que, vivant sous vos lois, J'emploie à vous servir des biens que je vous dois, lole, à ce discours, eucor plus étonnée, Rougit, et sans répondre elle court au hameau, Et raconte à chacun ce miracle nouveau. Ses compagnes d'abord s'assemblent autour d'elle. Zoou suit en triomphe, et chacun applaudit. Je ne vous dirai point, mes sœurs, tout ce qu'il fit.

Ni ses soins pour plaire à la belle : Leur liymen se conclut. Un satrape voisin.

Le propre jour de cette féte.

Enlève à Zoou sa conquête :

On ne soupçonnoit point qu'il eut un tel dessein. Zoou accourt au bruit, recouvre ce cher gage. Poursuit le ravisseur, et le joint, et l'engage

En un combat de main à main, lole en est le prix aussi bien que le juge. Le satrape, vaincu, trouve encor du refuge

En la bonté de son rival,

L R S F 1 !. R S I) i: MINÉE. 315 Hélas! cette bonté lui devint inutile; Il mourut du refjret de cet hymen fatal: Aux plus infortunés la tombe sert d'asile. Il prit pour héritière, en finissant ses jours, ïole, ([ui mouilla de pleurs son mausolée. Que sert-il d'être plaint <|uand l'ame est envolée? (le satrape eut mieux fait d'oublier ses amours' .

l.a jeune Iris à peine achevoit cette histoire : Et ses sœurs avouoient qu'un chemin à la gloire, d'est l'amour. On fait tout ])our se voir estimé: Est-il quelque chemin plus court pour être aimé? Quel charme de s'ouïr louer par une bouche Qui , même sans s'ouvrir, nous enchante et nous touche ! Ainsi disoient ces sœurs. Un orage soudain Jette un secret remords dans leur profane sein. Bacchus entre, et sa cour, conîVis et long cortège : Où sont, dit-il, ces sœurs à la muln sucrilége? Que Pallas les défende, et vienne en leur faveur Opposer son égide à ma juste fureur:

Rien ne nj'empêchera de punir leur offense. Voyez : et qu'on se rie après de ma puissance! Il n'eut pas dit, rpi'on vit trois monstres au plancher, Ailés, noirs et velus, en un coin s'uftaclier.

l C'est riiistolre de Cimon , dans Boccace , que notre poëte a ahié^jée. (Voyez EocccXc\o , Decameron , giorn. v, novel. I, t. V, p. 7-46, Parma, 1813, Voyez aussi le prologue Je lu Courtisane amoureuse , t. 111.)

On clicrchc les trois sœurs ; on n'en voit nulle trace. Leurs métiers sont brisés; on élève en leur place Une chapelle au dieu, père du vrai nectar. Pallas a beau se plaindre, elle a beau prendre part Au destin de ces sœurs par elle protégées; Quand quelque dieu, voyant ses bontés négligées , Nous fait sentir son ire^, un autre n'y peut rien : L'Olyujpe s'entretient en paix par ce moyen.

Profitons, s'il se peut, d'un si fameux exemple. Chômons : c'est faire assez (ju'aller de temple en temple Rendre à chaque inmiortel les vœux qui lui sont dus : Les jours donnés aux dieux ne sont jamais perdus.

' Son courroux. Ce mot se conserve encore en poésie dans le style badin. Voltaire a dit:

Par ces propos pleins d'ire cl de menace.

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