‹ Fables (volume 4)Chapitre 40 sur 149 · LE RIEUR ET LES POISSONS · texte numérisé non relu

LE RIEUR ET LES POISSONS

On cherche les rieurs ; et moi je les évite.

Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite;

Dieu ne créa que pour les sots

Les niéchants diseurs de bons mots.

J'en vais jieut-être en une fable

Introduire un ; peut-être aussi Que quelqu'un trouvera que j'aurai réussi.

Un rieur étoit à la table D'un financier, et n'avoit en son coin Que de petits poissons : tous les {jros étoient loin. Il prend donc les menus, puis leur parle à l'oreille :

Et puis il feint, à la pareille, D'écouter leur réponse. On demeura surpris:

Cela suspendit les esprits.

Le rieur alors , d'un tou sage ,

Dit qu'il craiguoit qu'un sien ami ,

Pour les grandes Indes parti ,

N'eût depuis un an fait naufrage.

Il s'en informoit donc à ce menu fretin : Mais tous lui répondoientqu'ilsn'ëtoient pas d'un âge

A savoir au vrai son destin :

Les gros en sauroient davantage.

2s' en puis-je donc, messieurs, un gros interroger?

De dire si la compagnie

Prit goût à sa plaisanterie , J'en doute; mais enfin il les sut engager A lui servir d'un monstre assez vieux pour lui dire Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus

Qui n'en étoient pas revenus, Et que depuis cent ans sous l'abîme avoient vus

Les anciens du vaste empire.

FABLE IX

LK RAT ET l'iIUITRE.

Un rat, hôte d'un champ , rat de peu de cervelle , Des lares paternels un jour se trouva soûl. Il laisse là le champ, le grain, et la javelle,

LivRi: vin. 61

Va courir le pays, abandonne son trou.

Sitôt qu'il fut hors de la case :

Que le monde, dit-il, est (}rand et spacieux ! Voilà les Apennins, et voici le Caucase ! La moindre taupinée étoit mont à ses yeux. Au bout de quelques jours le voya{}eur arrive En un certain canton où Tétliys sur la rive Avoit laissé mainte huître ; et notre rat d'abord Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord. Certes, dit-il, mon père étoit un pauvre sire ! Il n'osoit voya{}er, craintif au dernier point. Pour moi, j'ai déjà vu le maritime empire : J'ai passé les déserts, mais nous n'y bûmes point. D'un certain ma{}ister le rat tenoit ces choses,

Et les disoit à travers champs ; IN'étant pas de ces rats qui, les livres ron(jeants,

Se font savants jusques aux dents.

Parmi tant d'huîtres toutes closes Une s'étoit ouverte; et, bâillant au soleil.

Par un doux zéphyr réjouie, Humoit l'air, respiroit, étoit épanouie. Blanche, grasse, et d'un goût, à la voir, nonpareil. D'aussi loin que le rat voit cette huître qui bâille : Qu'aperçois-je ? dit-il; c'est quelque victuaille ! Et, si je ne me trompe à la couleur du mets. Je dois faire aujourd'hui bonne chère , ou jamais. Là-dessus maître rat, plein de belle espérance, Approche de l'écaillé, allonge un peu le cou.

«2 FADLES.

Se sent pris comme aux lacs ; car riiu'tre tout cVun coup Se referme. Et voilà ce que fait l'ignorance.

Cette fable contient plus d'un enseignement :

Nous y voyons premièrement Que ceux qui n'ont du monde aucune expérience Sont aux moindres objets frappés d'étonnement ; Et puis nous y pouvons apprendre Que tel est pris qui croyoit prendre.

l'ours et l'amateur des jardins.

Certain ours montagnard, ours à demi léché, Confiné par le Sort dans un bois solitaire, Nouveau Belléroplion^ , vivoit seul et caché. Il fut devenu fou : la raison d'ordinaire N'habite pas longtemps chez les gens séquestrés. Il est bon de parler, et meilleur de se taire ; Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés.

Nul animal n'avoit affaire

Bans les lieux que l'ours habitoit ;

* Le vainqueur de la Chimère, qui, ayant eu le malheur de tuer son frère, fut plonoré dans une mélancolie si profonde qu'elle ne finit qu'avec sa vie.

LivRi: VIII. r,3

Si bien que, tout ours qu'il étoit, Il viut à s'ennuyer de cette triste vie. Pendant qu'il se livroit à la mélancolie, Non loin de là certain vieillard S'ennuyoit aussi de sa part.

Il aiinoit les jardins, étoit prêtre de Flore ;

Il l'étoit de Ponione encore.

Ces deux emplois sont beaux ; mais je voudrois parmi

Quelque doux et discret ami.

Les jardins parlent peu, si ce n'est dans mon livre :

De façon que, lassé de vivre Avec des gens muets, notre liomme, un beau matin, Va chercher compagnie, et se met en campagne. L'ours, porté d'un même dessein, Venoit de quitter sa montagne.

Tous deux, par un cas surprenant, Se rencontrent en un tournant.

L'homme eut peur : mais comment esquiver /'tque faii Se tirer eïi Gascon d'une semblable affaire Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur.

L'ours, très-mauvais complimenteur, Lui dit : Viens-t'en me voir. L'autre reprit : Seigneur, Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire Tant d'honneur que d'y prendre un champêtre repas. J'ai des fruits, j'ai du lait : ce n'est peut-être pas De nosseigneurs les ours le manger ordinaire ' ;

^ L'ours commun est frugivore.

«4 FARLES.

Mais j'offre ce que j'ai. L'ours l'accepte; et d'aller. Les voilà bons amis avant que d'arriver : Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble ;

Et bien qu'on soit, à ce qu'il semble.

Beaucoup mieux seuls qu'avec des sots.

Comme l'ours en un jour ne disoit pas deux mots, L'homme pouvoit sans bruit vaquer à son ouvrage. L'ours alloit à la chasse, apportoit du gibier ;

Faisoit son principal métier D*étre bon émoucheur ; écartoit du visage De son ami dormant ce parasite ailé

Que nous avons mouche appelé.

Un jour que le vieillard dormoit d'un profond somme. Sur le bout de son nez une allant se placer Mit l'ours au désespoir; il eut beau la chasser. Je t'attraperai bien, dit-il ; et voici comme. Aussitôt fait que dit : le fidèle émoucheur Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur, Casse la tête à l'homme en écrasant la mouche ; Et, non moins bon archer que mauvais raisonneur, Roide mort étendu sur la place il le couche.

Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ; Mieux vaudroit un sage ennemi.

MVRK VIII.

FABLE XI

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