LE CHAT ET LE RAT
Quatre aiiimaiix divers, le chat grippe-fromage, Triste oiseau le hibou, ronge-maille le rat.
Dame belette au long corsage.
Toutes gens d'esprit scélérat, Hantoient le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage. Tant y furent qu'un soir à l'entour de ce pin L'homme tendit ses rets. Le chat, de grand matin,
Sort pour aller chercher sa proie.
Les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie liC filet : il y tombe, en danger de mourir; Et mon chat de crier ; et le rat d'accourir : L'un plein de désespoir, et l'autre plein de joie ; Il voyoit dans les lacs son mortel ennemi.
Le pauvre chat dit : Cher ami.
Les marques de ta bienveillance
Sont communes en mon endroit ^ ; Viens m'aider à sortir du piège où l'ignorance
M'a fait tomber. C'est à bon droit Que seul entre les tiens, par amour singulière,
^ C'est-à-dire à mon égard. Cette locution se trouve fjéquemincnt dans Rabelais, et même dans Molière.
L1VRI<: VI IJ. 91 Je t'ai toujours clioyé, t'aimaut comme mes yeux. Je n'en ai point re{}ret, et j'en rends (}race aux dieux.
J'allois leur lairt; ma prière, (-onnne tout dévot eliat en use les matins. Ce réseau me retient: ma vie est en tes mains; A'itMis dissoudre ces nœuds. Et quelle récompense
En aurai-je ? reprit le rat.
Je jure éternelle alliance
Avec toi, repartit le cliat.
Dispose de ma griffe, et sois en assurance : Envers et contre tous je te proté^jerai;
Et la belette man(>erai,
Avec l'époux de la chouette :
Ils t'en veulent tous deux. Le rat dit : Idiot î Moi ton libérateur ! je ne suis pas si sol.
Puis il s'en va vers sa retraite :
La belette étoit près du trou.
Le rat grimpe plus liant; il y voit le liibou. Dangers de toutes parts : le plus pressant l'eniporie. Ronge-maille retourne au chat, et fait eu sorte Qu'il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant
Qu'il dégage enfin l'hypocrite.
L'homme paroît en cet instant ; Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite. A quelque temps de là, notre chat vit de loin Son rat qui se tenoit alerte et sur ses gardes : Ah ! mon frère, dit-il, viens m' embrasser ; ton soi;i
Me fait injiu'e; tu regardes
9i FABLKS.
(^omnie ennemi ton allié.
Penses-lii que j'aie oublié
Qu'après Dieu je te dois la vie ?
Et moi, reprit le rat, penses-tu que j'oublie
Ton naturel? Aucun traité Peut-il forcer un chat à la reconiioissance ?
S'assure-t-on sur l'alliance
(^ii'a faite la nécessité?
FABLE XXIII
LE TORRENT ET LA lUVM^RE.
x\vec (>rand bruit et {jrand fracas
Un torrent tomboit des montagnes :
Tout fuyoit devant lui; l'horreur suivoit ses pas;
Il faisoit trembler les campagnes.
Nul voyageur n'osoit passer
Une barrière si puissante :
Un seul vit des voleurs ; et, se sentant presser. Il mit entre eux et lui cette onde menaçante. Ce n'étoit que menace et bruit sans profondeur :
Notre homme enfin n'eut que la peur.
Ce succès lui donnant courage.
Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours,
Il rencontra sur son passage
LIVUE VllI. 93
Une rivière dont le cours , Image d'un sommeil doux, paisible, et traïKjuiile , Lui fit croire d'abord ce trajet fort facile : Point de bords escarpes, un sable pur et net.
Il entre ; et son cheval le met A couvert des voleurs, mais non de l'onde noire :
Tous deux au Styx allèrent boire ;
Tous deux , à nager malheureux , Allèrent traverser, au séjour ténébreux,
Bien d'autres fleuves (pie les nôtres.
Les gens sans bruit sont dangereux ; Il n'en est pas ainsi des autres.
FABLE XXIV
l'éducatiox.
Laridon et César, frères dont l'origine Yeuoit de chiens fameux, beaux, bien faits, et hardis, A deux maîtres divers échus au temps jadis, Hantoient, l'un les forets, et l'autre la cuisine. Us avoient eu d'abord chacun un autre nom ; ]Mais la diverse nourriture ^
> C<-' mot cloit autrefois, dans le style noble, synonyme d'éducaliou.
94 FAnLr:s.
Fortifiant eu l'un celte heureuse nature, En l'autre l'altérant, un certain marmiton
Nomma celui-ci Laridon.
Son frère, ayant couru mainte haute aventure. Mis maint cerf aux abois, maint sanglier abattu. Fut le premier César que la {jent i chienne ait eu. On eut soin d'empêcher qu'une indigène maîtresse Ne fit en ses enfants dégénérer son sang. Laridon, négligé, témoignoit sa tendresse
A l'objet le premier passant.
Il peupla tout de son engeance :
Tourne-broches^ par lui rendus communs en France Y font un corps à part, gens fuyant les hasards,
Peuple antipode des Césars.
On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père : Le peu de soin , le temps , tout fait qu'on dégénè. e. Faute de cultiver la nature et ses dons , Oh ! combien de Césars deviendront Laridons!
^ iji nation, la race. L'emploi de ce mot, en ce sens, est fréquent chez nos vieux poètes.
2 On appelle ainsi des chiens dressés à faire tourner une roue qui met en mouvement le tourne-broche.
LIVRF. VIII. 05
FABLE XXV
LES DEUX CHIENS ET l'ANE MORT.
Les vertus devroient être sœurs ,
Ainsi que les vices sont frères.
Dès que l'un de ceux-ci s'empare de nos cœurs , Tous viennent à la file ; il ne s'en manque guèrcs : J'entends de ceux qui, n'étant pas contraires,
Peuvent loger sous même toit.
A l'égard des vertus, rarement on les voit Toutes en un sujet éminemment placées Se tenir par la main sans être dispersées. L'un est vaillant, mais prompt; l'autre est prudent, n'ais froid. Parmi les animaux, le chien se pique d'être
Soigneux et fidèle à son maître;
Mais il est sot , il est gourmand ; Témoin ces deux mâtins qui , dans l'éloignement , Virent un âne mort qui flottoit sur les ondes. Le veut de plus en plus l'éloignoit de nos chiens. Ami, dit l'un, tes yeux sont meilleurs que les miens : Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes : J'y crois voir quelque chose. Est-ce un banif, un cheval ?
Eh! (pi'importe quel animal?
Dit l'un de ces mâtins; voilà toujours cinéi'.
Le point est de l'avoir : car le trajet est grand; Et de plus , il nous faut nager contre le vent. Buvons toute cette eau; notre gorge altérée t^n viendra bien à bout : ce corps demeurera
Bientôt à sec; et ce sera
Provision pour la semaine.
Voilà mes chiens à boire : ils perdirent l'haleine,
Et puis la vie ; ils firent tant
Qu'on les vit crever à l'instant.
L'honune est ainsi bâti : (juand un sujet l'enflannne , L'impossibilité disparoit à son ame, Condîien fait-il de vœux, combien perd-il de pas, S'outrant ^ pour acquérir des biens ou de la gloire !
Si j'arrondissois mes États !
Si je pouvois remplir mes coffres de ducats! Si j'apprenois l'hébreu, les sciences, l'histoire!
Tout cela , c'est la mer à boire;
Mais rien à l'homme ne suffit.
Pour fournir aux projets que forme un seul esprit, Il faudroit quatre corps; encor , loin d'y suffire, A mi-chemin je crois que tous demeureroient : Quatre Mathusalem bout à bout ne pourroient
Mettre à fin ce qu'un seul Jesire.
1 S'exccdant, se ruinant.
LIVRl^ VI IJ. 97
l' ABLE XXVI.
DÉMOCRITE ET LES AlîDÉRITAIiNS.
Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire ! Qu'il me semble profane, injuste et téméraire, Mettant de faux milieux entre la chose et lui. Et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui !
Le maître d'EpIcure en Ht l'apprentissage. Son pays le crut fou. Petits esprits! Mais quoi!
Aucun n'est prophète chez soi.
Ces (jens étoient les fous, Démocrite, le sage. L'erreur alla si loin, qu'Abdère députa
Vers Hippocrate, et l'invita.
Par lettres et par ambassade, A venir rétablir la raison du malade.
Notre concitoyen, disoient-ils en pleurant, Perd l'esprit : la lecture a gâté Démocrite. Nous l'estimerions plus, s'il étoit ignorant. Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite :
Peut-être même ils sont remplis
De Démocrites infinis.
Non content de ce songe, il y joint les atomes, Enfants d'un cerveau creux, invisibles fantômes; Et, mesurant les cieux sans bouger d'ici-bas, Il connoît l'univers, et ne se connoîl j)as.
i'8 TABLl-S.
Un temps fui qu'il savoit accorder les (léj)atb :
Mainteiiaut il parle ù liii-mêiiie.
Venez, divin mortel; sa folie est extrême. Hippocrate n'eut pas trop de foi pour ces gens; Cependant il partit. Et voyez, je vous prie,
Quelles rencontres dans la vie Le sort cause! Hippocrate arriva dans le temps Que celui qu'on disoit n'avoir raison ni sens
Clierchoii, dans l'homme et dans la béte, Quel siège a la raison, soit le cœur, soit la téte. Sous un ombrage éj^ais, assis près d'un ruisseau,
Les labyrinthes d'un cerveau L'occupoient. Il avoit à ses pieds maint volume, Et ne vit presque pas son ami s'avancer.
Attaché selon sa coutume.
Leur compliment fut court, ainsi qu'on peut penser. Le sage est ménager du temps et des paroles. Ayant donc mis à part les entretiens frivoles. Et beaucoup raisonné sur l'homme et sur l'esprit,
Ils tombèrent sur la morale.
Il n'est pas besoin que j'étale
Tout ce que l'un et l'autre dit.
Le récit précédent suffit Pour montrer que le peuple est juge récusable. En quel sens est donc véritable Ce que j'ai lu dans certain lieu.
Que sa voix est la voix de Dieu?