‹ Fables (volume 4)Chapitre 55 sur 149 · LE DÉPOSITAIRE INFIDELE · texte numérisé non relu

LE DÉPOSITAIRE INFIDELE

Grâce aux Filles de Mémoire, J'ai chanté des animaux; Peut-élre d'autres héros M'auroient acquis moins de gloire.

Le loup, en lanjjue des dieux.

Parle au chien dans mes ouvraf'cs :

Les bêtes, à qui mieux mieux, Y font divers personnages.

Les uns fous, les autres sages ; De telle sorte pourtant Que les fous vont l'emportant:

La mesure en est plus pleine. Je mets aussi sur la scène Des trompeurs, des scélérats.

Des tyrans, et des ingrats, Mainte imprudente pécore, Force sots, force flatteurs; Je pourrois y joindre encore Des légions de menleurs:

Tout liommo iiiciit, dit lo sajjc.

S'il n'y mettoit seulement

Que les gens du bas étage,

On pourroit aucunement

Souffrir ce défaut aux hommes ;

Mais que tous, taut que nous sommes.

Nous mentions, grand et petit ,

Si quelque autre l'avoit dit,

Je soutiendrois le contraire.

Et même qui mentiroit

Comme Ésope et comme Homère,

Un vrai menteur ne seroit :

Le doux charme de maint songe

Par leur bel art inventé.

Sous les habits du mensonge

Nous offre la vérité.

L'un et l'autre a fait un livre

Que je tiens digne de vivre

Sans fin, et plus, s'il se peut.

Comme eux ne ment pas qui veut:

INIais mentir c^mme sut faire

Un certain dépositaire.

Payé par son propre mol.

Est d'un méchant et d'un sot.

Voici le fait:

Un trafiquant de Perse, Chez son voisin, s'en allant en commerce, Mit en dépôt un cent de fer un jour.

LIVRE IX. 105 Mon fer? dit-il, quand il fiil t\o retour. — Votre fer! il n'est plus : j'ai re{}ret de \ous dire

Qu'un rat l'a nian(]é tout entier.

J'en ai (>rondé mes gens : niais qu'y faire? un grenier A toujours quelque trou. Le trafiquant admire Un tel prodige, et feint de le croire pourtant. Au bout de quelques jours il détourne l'enfant Du perfide voisin; puis à souper convie Tie père, qui s'excuse, et lui dit en pleurant :

Dispensez-moi, je vous supplie;

Tous plaisirs pour moi sont perdus.

,1'aimois un fils plus que ma vie :

Je n'ai (pie lui; que dis-je ! hélas! je ne l'ai plus! On me l'a dérobé ; plaigne/ mon infortune. Le marchand repartit : Hier au soir, sur la brune, LTu chat-liuant s'en vint votre fils enlever; Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter. Le père dit : Gomment voulez-vous que je croie Qu'un hibou put jamais emporter cette proie? Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant. Je ne vous dirai point, reprit l'autre, conmient : Mais enfin je l'ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je ;

Et ne vois rien qui vous oblige D'en douter un moment après ce que je dis.

Faut-il que vous trouviez étrange

Que les chats-huants d'un pays Où le quintal de fer par un seul rat se mange, Enlèvent un garçon ])esant un demi-cent?

L'autrr vit où tentoit cette feinte aventure :

Il rendit le fer au marchand,

Qui lui rendit sa géniture.

Même dispute avint entre deux voyageurs.

L'un d'eux étoit de ces conteurs Qui n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope; Tout est géant chez eux : écoutez-les, l'Europe, Comme l'Afrique, aura des monstres à foison. Celui-ci se croyoit l'hyperbole permise : J'ai vu, dit-il, un chou plus grand qu'une maison. Et moi, dit l'autre, un pot aussi grand qu'une église. Le premier se moquant, l'autre reprit : Tout doux ;

On le fit pour cuire vos choux.

L'homme au pot fut plaisant ; l'homme au fer fut habih Quandl'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur De vouloir par raison combattre son erreur : Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile.

FABLE II

Page 1