LA TORTUE ET LES DEUX CANARDS
Une tortue étoit, à la téte légère,
Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays,
LIVRE X. 155 Volontiers on fait cas d'une terre étrangère; Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
Deux canards, ù qui la commère
Communiqua ce beau dessein , Lui dirent qu'ils avoient de quoi la satisfaire.
Voyez-vous ce large chemin?
Noiis vous voiturerons, par l'air, en Améri(j;ie:
Vous verrez mainte république , Maint royaume, maint peuple; et vous profiterez Des différentes mœurs que vous remarquerez. Ulysse en fit autant. On ne s'attendoit guère
De voir Ulysse en cette affaire.
La tortue écouta la proposition.
Marché fait, les oiseaux forgent une machine
Pour transporter la pèlerine.
Dans la gueiile, en travers, on lui passe un bâton. Serrez bien, dirent-ils; gardez de lâcher prise. Puis chaque canard prend ce bâton par nn bout, La tortue enlevée , on s'étonne partout
De voir aller en cette guise
L'animal lent et sa maison , Justement au milieu de l'un et l'autre oison Miracle ! crioit-on : venez voir dans les nues
Passer la reine des tortues.
La reine ! vraiment oui : je la suis en effet ;
' Oison n'a jamais signifié que le^etit d'une oie, et par métaphore une personne simple et bornée. (W.)
Ne vous en moquez point. Klle eutbeaucoup mieux fait De passer son eliemin sans dire aucune chose ; Car, lâchant le bâton en desserrant les dents , Elle tomlie , elle crève aux pieds des regardants. Son indiscrétion de sa perte fut cause.
Imprudence, babil, et sotte vanité, Et vaine curiosité , Ont ensemble étroit parentage :
Ce sont enfants tous d'un lignage
FABLE IV
LKS POISSO>S ET LE CORMORAN.
Il n'étoit point d'étang dans tout le voisinage Qu'un cormoran n'eut mis à contribution: Viviers et réservoirs lui payoient pension. Sa cuisine alloit bien : mais, lorsque le long âge
Eut glacé le pauvre animal,
La même cuisine alla mal.
Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même. Ee notre, unpeutrop vieux pour voir au fond des eaux,
* Issus (le nî«jine source ou d'une mê;iic licjnce ou race.