LIVRE X
Tu m'allègiirs le Sort: prétends-tu, par la foi, Me leurrer de l'appât d'un profane langa(][e? Mais que la Providence , ou bien que le Destin
Rè(}le les affaires du monde , Il est écrit là-haut qu'au faîte de ce pin ,
Ou dans quelque foret profonde , J'achèverai mesjours loin du fatal objet
Qui doit t'être un juste sujet De haine et de fureur. Je sais que la vengeance Est un morceau de roi ; car vous vivez en dieux.
Tu veux oublier cette offense ; Je le crois : cependant il me faut, jiour le mieux,
Eviter ta main et tes yeux.
Sire roi, mon ami, va-t'en ; tu perds ta peine :
Ne me parle point de retour ; L'absence est aussi bien un remède à la haine
Qu'un appareil contre l'amour.
FABLE XIII
LA LIOiNE ET l'oURSE.
Mère lionne avoit perdu son faon:
Un chasseur l'avoit pris. La pauvre infortunée
Poussoit un tel rugissement Que toute la foret étoit importunée.
174 FAliLES. '
La nuit ni son obscurité ,
Son silence , et ses autres charmes, De la reine des bois n'arrêtoient les vacarmes: Nul animal u'étoit du sommeil visité.
L'ourse enfin lui dit : Ma commère ,
Un mot sans plus ; tous les enfants
Qui sont passés entre vos dents
N'avoient-ils ni père ni mère? —
Ils en avoient. — S'il est ainsi , Et qu'aucun de leur mort n'ait nos têtes rompues,
Si tant de mères se sont tues ,
Que ue vous taisez-vous aussi? —
Moi , me taire ! moi malheureuse !
Ah ! j'ai perdu mon fds ! il me faudra traîner
Une vieillesse douloureuse ! — Dites-moi, qui vous force à vous y condammer? — Hélas ! c'est le Destin qui me hait. — Ces paroles Ont été de tout temps en la bouche de tous.
Misérables humains, ceci s'adresse à vous : Je n'entends résonner que des plaintes frivoles. Quiconque , en pareil cas, se croit haï des cieux , Qu'il considère Hécube il rendra {jrace aux dieux.
' Celte reine, après avoir vu périr sous ses yeux Priam son mari, et la plus g^rande partie de ses enfants , sa ville et son royaume, fut réduite en esclavage.