Fables
Son père le destina alors à la maîtrise des eaux et forêts et l'envoya étudier le droit à Paris ; puis, lorsque Jean fut devenu avocat au parlement, il lui céda sa charge et le maria. C'était en 1647 et La Fontaine avait alors vingt-six ans. Mais cet avocat ne plaida jamais ; ce maître des eaux et forêts géra fort mal sa charge et finit par la résigner en 1652. Enfin sa femme, Marie Héricart, avait l'esprit frivole : la lecture des romans était, paraît -il, son occupation favorite et lui faisait négliger les soins du ménage. La Fontaine se lassa bientôt de cette compagne et d'un commun accord ils se séparèrent pour vivre chacun selon sa méthode.
Celle de La Fontaine consista à s'amuser, à cueillir le plaisir où il le trouvait et à déchirer son patrimoine à belles dents. Bientôt il se trouva pris dans des embarras d'argent, et le besoin se fit sentir pour lui de faire appel à des protecteurs charitables. En 1655 son oncle Jannart le présenta au surintendant des finances Fouquet. Le poète s'était déjà signalé à l'attention du public par une traduction en vers de l'Eumique de Térence. En 1657, il dédia à Fouquet son poème d'Adonis et composa en son honneur, en 1658, le Songe de Vaux. Fouquet le récompensa par une pension en 165g ; et dès lors, devenu le poète attitré du surintendant, il s'acquitte envers son protecteur par des poésies de circonstance qu'il fournit tous les trois mois, fort ponctuellement. Il continue à prendre du bon temps, il se laisse vivre au sein des molles délices de Vaux, il est heureux. Des amis viennent à lui : Molière, Boileau ; quant à Racine, il le connaissait depuis longtemps déjà.
En 1661 catastrophe : Fouquet est disgracié avec éclat. La Fontaine ressentit ce malheur comme s'il en eût été frappé lui-même. Ami courageux autant que fidèle, il osa implorer la grâce du roi dans son Elégie aux Nymphes de Vaux, et rarement le coeur a trouvé, pour parler au cœur, des accents aussi émus, aussi pathétiques :
Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes : Pleurez, Nymphes de Vaux ! . . .
Sa prière ne fut pas entendue, parce qu'on ne voulait pas l'écouter. Fouquet fut emprisonné pour le reste de ses jours
à Pignerol. Mais du moins ces vers ont contribué, non moins que les lettres si connues de M"^ de Sévigné, à faire du ministre déchu une victime touchante, dont on ne défend pas la mémoire, mais qu'on plaint dans son malheur.
Cet événement modifia la vie de La Fontaine, sans d'ailleurs rien changer à son caractère. Son oncle Jannart, ami du surintendant, ayant été exilé en Limousin, il l'accompagna dans ce voyage, dont il nous a laissé en prose une relation amusante et naïve. En 1664 on le retrouve à Paris, aux gages de la duchesse douairière d'Orléans, veuve du triste et fameux Gaston, et protégé en même temps par la duchesse de Bouillon, qui encouragea, en 1665, la publication de ses premiers Contes : Fouquet était remplacé.
Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles A qui le bon Platon compare nos merveilles. Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet ; Je suis chose légère et vole à tout sujet'.
Ce que La Fontaine a dit là de son génie convient à sa vie aussi, surtout à dater de ce moment : de porte en porte, de société en société, il va, vient et butine sur toutes les fleurs de quoi composer son miel poétique. En 1666 il fait paraître la seconde partie des Contes ; en 1668 les six premiers livres des Fables ; Psyché en 1669 ; en 1671 des Contes encore, et un volume de nouvelles Fables et autres poésies. Rue du Vieux-Colombier, chez Boileau, il se retrouve, pour causer, avec Racine, Molière et Chapelle. En 1672, il prend pied chez M°i^ de La Sablière, où il restera établi jusqu'à ses dernières années. De nouveaux Contes paraissent en 1674 et en 1675, et cinq nouveaux livres de Fables en 1678-1679. Élu à l'Académie française, avec la permission du grand roi, le 2 mai 1684, il y fait, non sans quelque malice, amende honorable de ses péchés d'antan, littéraires ou autres, et promet d'être désormais plus sage : promesse de poète ! En 1685 paraît un nouveau recueil qui, outre quelques Fables nouvelles, et à côté même du Remerciement à l'Académie, contenait, vous devinez quoi... des Contes, toujours!
Et toujours aussi de nouveaux protecteurs apparaissent dans sa vie, de nouveaux amis, qui lui offrent des plaisirs nouveaux : à la place de M"*® de La Sablière, qui s'était retirée du monde, le duc de Vendôme et son frère, le grand prieur, le reçoivent dans leur château d'Anet ; les Conti, neveux du grand Condé, l'introduisent à Chantilly, où il est aperçu et peint au passage par l'auteur des Caractères ; M. d'Hervart, maître des requêtes au conseil du roi, l'accueille, et lorsqu'en 1693 M'"^ de La Sablière mourra, c'est chez lui qu'ira loger le poète errant. Quant à la bonne ]y|me d'Hervart, elle va désormais veiller sur ce grand enfant avec une sollicitude de grand-mère, le faire changer d'habits quand il oublie, et au besoin renouveler sa garde-robe.
Cependant le grand enfant était devenu un vieillard. La colonie française de Londres, dont Saint-Evremond était un des plus illustres membres, tenta de l'attirer en Angleterre. Plus jeune, La Fontaine eût sans doute accepté l'invitation : son grand âge ne le lui permit pas. Mais ce n'est pas qu'il fût devenu ni plus rangé ni plus raisonnable : à cette date, on le retrouve chez la Champmeslé, la célèbre tragédienne, voire même chez une certaine M""^ Ulrich, qui, pour se l'attacher et pour tirer de sa muse badine de nouveaux écrits licencieux, usa des dernières séductions !
Il nous plaît davantage de trouver le nom de La Fontaine associé, sur ses derniers jours, à celui du duc de Bourgogne, à qui Fénelon le recommanda et auquel il offrit, en 1694, le douzième et dernier livre de ses Fables. Il n'était que temps de l'écrire : la mort approchait. Déjà, en 1692, une grave maladie avait réveillé en lui, sinon des idées, du moins des craintes religieuses : il s'était confessé et avait fort solennellement, devant une délégation de l'Académie française, fait le désaveu de ses Contes. Au début de 1695, ses forces déclinèrent de nouveau rapidement ; et, le 13 avril de la même année, il expira doucement dans les bras de ses amis, les d'Hervart. Sa dernière angoisse ne fut pas de mourir, mais de comparaître devant Dieu et de rendre ses comptes : pauvre Bonhomme ! Si sa vie était loin d'être irréprochable, il avait pourtant fait de son mieux, vers la fin, pour désarmer les
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Fable autographe de La Fontaine.
iO — LA FONTAINE
rigueurs du tribunal suprême : ne s'avisa-t-il point de porter un cilice qu'on trouva sur lui à sa mort !
Telle fut sa vie — et quand, à travers cette vie, on essaie d'atteindre et de juger l'homme, on se rend compte qu'avec la meilleure volonté du monde, il est fort difficile de le faire équitablement. Si c'est la raison qui prononce, La Fontaine mérite toutes les rigueurs ; si on laisse parler le cœur, on se sent, en vertu d'un certain je ne sais quoi, enclin à toutes les indulgences.
Armons-nous de la raison d'abord : que trouvons-nous? — Un bourgeois sans grande éducation, à qui le contact du monde n'a appris ni la décence dans la tenue, ni le bon ton, ni l'art de parler ou de se taire à propos ; un lourdaud « au sourire niais, aux yeux presque toujours éteints^ », dont les étourderies mêmes ont souvent quelque chose de grossier et de bas qui choque. Caractère médiocre, il n'a ni l'énergie de remplir aucun de ses devoirs, ni même la volonté ou le souci de les envisager : ce maître des eaux et forêts s'attire les reproches de Colbert, son ministre ; ce mari néglige sa femme au point de la laisser disparaître de sa vie presque sans s'en apercevoir ; ce chef de famille administre sa fortune et celle des siens en dépit du bon sens ; ce père oublie qu'il a un fils et laisse à je ne sais quels amis le soin de veiller à son éducation. La paternité ne lui a même pas appris à goûter et à chérir le charme de l'enfance : chose étrange ! c'est aux enfants que ses Fables sont destinées, et il ne semble pas avoir songé à eux en les écrivant ! Il confesse lui-même « que son humeur n'est nullement de s'arrêter à ce petit peuple^ », qu'il a du reste fustigé dans ses vers toutes les fois qu'il est tombé sous sa férule. Égoïste, sensuel et paresseux, il court au plaisir immédiat, comme le poisson à l'amorce, et sacrifie sa dignité d'homme à ses goûts de libertinage ou à sa mollesse naturelle, sans qu'il lui en coûte ni remords ni vergogne. En quête de toutes les jouissances que la vie peut procurer sans qu'on les achète au prix d'un effort, il devient flattgur
I. D'Olivet, Histoire tU l'Académie française, 1729. — 2. Lettre à sa femme, 1662.
LA FONTAIXE - 11
par nécessité, parasite par habitude, et dépense dans ce métier une ingéniosité qu'on n'eût pas attendue de cet esprit si volontiers lourdaud en société. La générosité de ses protecteurs et de ses protectrices ne s'est pas plus lassée de l'entretenir qu'il ne s'est lassé, lui, d'y faire appel. Au total, on ne voit rien en lui qui commande l'estime, et moins encore le respect, et il a mérité tout ce que renferme, en somme, de méprisant ce mot attribué pourtant à sa meilleure amie, à M™^ de La Sablière : « Je n'ai gardé avec moi que mes trois animaux, mon chien, mon chat et La Fontaine', » — mépris enveloppé de bienveillance et dont on sourit, il est vrai, mais que personne ne voudrait prendre à son compte.
Ainsi parle la raison : mais, quand elle a parlé et prononcé ce juste arrêt, il y a, disais-je, au fond du cœur, un je ne sais quoi qui s'étonne de ne pouvoir le ratifier. — Non, répond le cœur, ces défauts, ces faiblesses, condamnables chez tous ceux qui ont l'âge de raison, ne le sont plus chez La Fontaine, car, cet âge-là, il ne l'a jamais atteint. S'il faut accuser ici quelqu'un, c'est la nature, qui, en lui donnant sa part de défauts et de vices, oublia, par une inconcevable étourderie, de lui donner les moyens et le souci même de s'en corriger. Aussi resta-t-il un peu toute sa vie ce qu'il était en venant au monde. Il a promené, au milieu du siècle le plus civilisé qui fut jamais, une âme de grand enfant errant et étonné ; il n'observait guère les convenances, mais se"(I5utait-il qu'il y en eût? — il fut mauvais mari, mauvais père, mais était-il bien sûr lui-même d'être devenu un mari, un père? — il fut flatteur et parasite, mais pouvait-il penser qu'il est honteux de l'être?... Il est l'homme de la nature, et ne saurait être autre chose : où elle l'incline, il va ; où elle le pousse, il tombe, qu'elle le pousse vers ce que nous appelons le bien ou vers ce que nous appelons le mal. Car il y a du bien aussi dans cette vie, dans ce caractère : la nature lui a dit d'aimer ses amis, — et cet égoïste eut pour eux des trésors de tendresse, de Jidélité et de courageux dévouement.
1. Mot attribué à M"" de La Sablière par d'Olivet, Histoire de l'Académie française, 1729.
Elle lui a conseillé la modération dans les désirs, — et ce flatteur, ce parasite, resta jusqu'au dernier jour dépourvu de toute ambition, incapable de tout calcul. Ne lui faites pas un mérite de ces vertus, puisqu'elles ne sont pas acquises, mais vous voilà du même coup obligé de lui pardonner ses faiblesses. Jamais homme ne s'est moins douté qu'il existe une morale humaine, et par cela même jamais homme n'est resté plus incroyablement mnocent de ses propres fautescette ingénuité nous étonne, nous déconcerte, nous irrite même; en fin de compte, elle nous désarme; et, ramenés malgré tout au sourire, nous nous rallions au mot de son ami Maucroix : « C'était l'âme la plus candide que j'aie jamais connue^. »
Au mot de Maucroix il faut encore ajouter quelque chose : cette âme candide était en même temps celle d'un artiste et d'un poète^Poète, artiste, on est d'ordinaire l'un ou l'autre, selon~qu'on doit davantage à l'inspiration naturelle ou à un travail conscient de ses forces et de son objet. La Fontaine fut l'un et l'autre : artiste, par cette passion d'écrire qui lui mit la plume à la main jusqu'à ses derniers jours, par ces enthousiasmes soudains qui s'emparaient de lui quand le beau lui était révélé, fût-ce dans une œuvre médiocre, par ses réflexions si fines et poussées si loin sur l'art, ses procédés et ses ressources, par son souci de la forme enfin, souci admirable chez ce paresseux, et qui lui a fait refaire des fables du premier vers jusqu'au dernier ; — mais poète en même temps par la faculté singulière qu'il avait d'oublier le travail et l'art, dès qu'il était rendu à la nature et au monde extérieur. Rêveur, à proprement parler? non pas. Ne croyons pas trop vite qu'il avait toujours les pieds sur la terre et l'esprit dans la lune. Il a observé les hommes, tout comme un autre, et devant leurs travers, leurs ridicules ou leurs vices, tout comme un autre il a pris sa part du spectacle. Mais ce spectateur est resté moins un philosophe ou un moraliste qu'un amateur curieux et désintéressé. Le monde lui est apparu comme une comédie à cent actes divers^