A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN
Monseigneur,
S'il y a quelque chose d'ingénieux dans la république des lettres, on peut dire que c'est la manière dont Esope a débité^ sa morale. Il serait véritablement à souhaiter que d'autres mains que les miennes y eussent ajouté les ornements de la poésie, puisque le plus sage des anciens* a jugé qu'ils n'y étaient pas inutiles. J'ose, Monseigneur, vous en présenter quelques essais. C'est un entretien convenable à vos premières années. Vous êtes en un âge* où l'amusement et les jeux sont permis aux princes ; mais en même temps vous devez donner quelques-unes de vos pensées à des réflexions sérieuses. Tout cela se rencontre aux* fables que nous devons à Esope. L'apparence en est puérile, je le confesse ; mais ces puérilités servent d'enveloppe à des vérités importantes.
Je ne doute point, Monseigneur, que vous ne regardiez favorablement des inventions si utiles et tout ensemble si agréables : car que peut-on souhaiter davantage que ces deux points? Ce sont eux qui ont introduit les sciences parmi les hommes. Esope a trouvé un art singuUer de les joindre l'un avec l'autre. La lecture de son ouvrage répand insensiblement dans une âme les semences de la vertu, et lui apprend à se connaître sans qu'elle s'aperçoive de cette étude, et tandis qu'elle croit faire toute autre chose. C'est ime adresse dont s'est servi très heureusement celui* sur lequel Sa Majesté a jeté les yeux pour vous donner des instructions. Il fait en sorte que vous appreniez sans peine, ou, pour mieux parler, avec plaisir, tout ce qu'il est nécessaire qu'un prince sache. Nous espérons beaucoup de cette conduite. Mais, à dire la vérité, il y a des choses dont nous espérons infiniment davantage : ce sont. Monseigneur, les qualités que notre invincible monarque vous a dormées avec la naissance ; c'est l'exemple que tous les jours il vous donne. Quand vous le voyez former de si grands desseins' ; quand vous le considérez qui regarde sans s'étonner l'agitation de l'Europe», et les machines* qu'elli remue pour le détourner de son entreprise ; quand il pénètre dès sa première démarche jusque dans le cœur d'une province*" où l'on trouve à chaque pas des barrières insurmontables, et qu'il en subjugue une autre" en huit jours, pandant la saison la plus ennemie de la guerre, lorsque le
I. Fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse, né en 1661, mort en 1711. — 2. Débiter signifie exposer. — 3. Socrate. — 4 II avait alors six ans et cinq mois. — 5. La préposition à a ici le sens de dans. — 6. M. de Périgny, auquel Bossuet succéda en 1670. — 7. Au sujet de la guerre de Dévolution contre l'Espagne (1667-1668). — 8. Il s'agit de la triple alliance (Hollande, Angleterre, Suède) dont l'intervention amena la paix. — 9. Intrigues, ressorts. — 10. Dans la campagne de 1667 en Flandre. — 11. C'est la Franche-Comté qu'il conquit dans l'hiver de i663.
repos et les plaisirs régnent dans les cours des autres princes; quand, non content de dompter les hommes, il veut triompher aussi des éléments ; et quand, au retour de cette expédition oîi il a vaincu comme un Alexandre, vous le voyez gouverner ses peuples comme un Auguste : avouez le vrai, Monseigneur, vous soupirez pour la gloire aussi bien que lui, malgré l'impuissance de vos années ; vous attendez avec impatience le temps où vous pourrez vous déclarer son rival dans l'amour de cette divine maîtresse. Vous ne l'attendez pas, Monseigneur, vous le prévenez. Je n'en veux pour témoignage que ces nobles inquiétudes, cette vivacité, cette ardeur, ces marques d'esprit, de courage et de grandeur d'âme, que vous faites paraître à tous les moments. Certainement c'est une joie bien sensible à notre monarque ; mais c'est un spectacle bien agréable pour l'univers qu* de voir ainsi croître une jeune plante qui couvrira im jour de son ombre tant de peuples et de nations.
Je devrais m'étendre sur ce sujet ; mais, comme le dessein que j'ai de vous divertir est plus proportionné à mes forces que celui de vous louer, je me hâte de venir aux fables et n'ajouterai aux vérités que je vous ai dites que celle-ci : c'est, Monseigneur, que je suis, avec un zèle respectueux,
Votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,