Pauvres, malheureux. — 3. Avoir la certitude
Le sage Ésope dans ses fables Nous en donne un exemple ou deux.
Celui qu'en ces vers je propose.
Et les siens, ce sont même chose.
Le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ. Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille,
Quand une meute s'approchant Oblige le premier à chercher un asile : Il s'enfuit dans son fort', met les chiens en défaut*.
Sans même en excepter Brifaut*.
Enfin il se trahit lui-même Par les esprits* sortant de son corps échauffé. Miraut», sur leur odeur ayant philosophé, Conclut que c'est son lièvre, et d'une ardeur extrême Il le pousse ; et Rustaul*, qui n'a jamais menti.
Dit que le lièvre est reparti.
Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.
La perdrix le raille et lui dit :
Tu te vantais d'être si vite' !
Qu'as-tu fait de tes pieds? Au moment qu'elle rit, Son tour. vient ; on la trouve. Elle croit que ses ailes La sauront garantir à toute extrémité ;
Mais la pauvrette avait compté
Sans l'autour' aux serres cruellea.
XVIII — L'Aigle et le Hibou.
L'AIGLE et le chat-huant leurs querelles cessèrent
Et firent tant qu'ils s'embrassèrent.
L'un jura foi de roi, l'autre foi de hibou, Qu'ils ne se goberaient leurs petits peu ni prou». Connaissez-vous les miens? dit l'oiseau de Minerve", Non, dit l'aigle. Tant pis, reprit le triste oiseau ; Je crains en ce cas pour leur peau :
C'est hasard si je les conserve.
I. Fourré où les bétes se retirent. — 2. Fait perdre sa piste aux chiens. — 3. Nom de chien. — 4. Désigne ici le fumet, odeur émanant du gibier et qui révèle sa présence. — 5.-6. Noms de chiens. — 7. Si alerte. — 8. Oiseau de proie du genre épervier. — 9. Beaucoup. — 10. La cbouttt*.
Comme vous êtes roi, vous ne considérez
Qui ni quoi : rois et dieux mettent, quoi qu'on leur die,
Tout en même catégorie.
Adieu mes nourrissons, si vous les rencontrez. Peignez-les-moi, dit l'aigle, ou bien me les montrez' :
Je n'y toucherai de ma vie.
Le hibou repartit : Mes petits sont mignons, Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons Vous les reconnaîtrez sans peine à cette marque. N'allez pas l'oublier ; retenez-la si bien
Que chez moi la maudite Parque*
N'entre point par votre moyen.
Il avint' qu'au hibou Dieu donna géniture* ; De façon qu'un beau soir qu'il* était en pâture.
Notre aigle aperçut, d'aventure.
Dans les coins d'une roche dure.
Ou dans les trous d'une masure
(Je ne sais pas lequel des deux),
De petits monstres fort hideux.
Rechignes, un air triste, une voix de Mégère*. Ces enfants ne sont pas, dit l'aigle, à notre ami. Croquons-les. Le galant' n'en fit pas à demi : Ses repas ne sont point repas à la légère. Le hibou, de retour, ne trouve que les pieds De ses chers nourrissons, hélas ! pour toute chose. Il se plaint ; et les dieux sont par lui suppliés De punir le brigand qui de son deuil est cause. Quelqu'un lui dit alors : N'en accuse que toi.
Ou plutôt la commune loi
Qui veut qu'on trouve son semblable
Beau, bien fait, et sur tous aimable.
Tu fis de tes enfants à l'aigle ce portrait :
En avaient-ils le moindre trait?
XIX — Le Lion s en allant en guerre.
LE lion dans sa tête avait une entreprise : Il tint conseil de guerre, envoya ses prévôts*. Fit avertir les animaux.
I. Montrez-les-moi. — 2. Divinité maîtresse de la vie des hommes, ici la mort. — 3. Il advint. — 4. Progéniture. — 5. Il : l'aigle. — 6. Une des Furies. — 7. Le gourmand. — 8. Ofi&ciers royaux.
Tous furent du dessein, chacun selon sa guise* : L'éléphant devait sur son dos Porter l'attirail nécessaire, Et combattre à son ordinaire ; L'ours, s'apprêter pour les assauts ;
Le renard, ménager de secrètes pratiques* ;
Et le singe, amuser l'ennemi par ses tours.
Renvoyez, dit quelqu'un, les ânes, qui sont lourds.
Et les lièvres, sujets à des terreurs paniques.
Point du tout, dit le roi ; je les veux employer :
Notre troupe sans eux ne serait pas complète.
L'âne eflEraiera les gens, nous servant de trompette ;
Et le lièvre pourra nous servir de courrier.
Le monarque prudent et sage De ses moindres sujets sait tirer quelque usage
Et connaît les divers talents.
Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens.
XX — L'Ours et les deux Compagnons.
DEUX compagnons, pressés' d'argent,
A leur voisin fourreur vendirent
La peau d'un ours encor vivant, Mais qu'ils tueraient bientôt ; du moins à ce qu'ils dirent. C'était le roi des ours ; au compte de ces gens Le marchand à* sa peau devait faire fortune, Elle garantirait des froids les plus cuisants : On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu'une. Dindenaut* prisait* moins ses moutons qu'eux leur ours : Leur, à leur compte, et non à celui de la bête. S'ofErant de la livrer au plus tard dans deux jours. Ils conviennent de prix'' et se mettent en quête, Trouvent l'ours qui s'avance et vient vers eux au trot. Voilà mes gens frappés comme d'un coup de foudre. Le marché ne tint pas, il fallut le résoudre* : D'intérêts* contre l'ours, on n'en dit pas un mot.
I. A sa façon. — 2. Intelligences, intrigues avec l'ennemi. — 3. Pressés d'avoir de l'argent. — 4. Avec. — 5. Marchand de moutons dans RaMais (Pantagruel, IV, 8). — 6. Estimait. — 7. Dtprix : du prix. — 8. Le défaire. — 9. E>ommages-tntérêts.
FABLE XXI — 14t
L'un des deux compagnons grimpe au faîte d'un arbre;
L'autre, plus froid que n'est un marbre. Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent'.
Ayant quelque part ouï dire
Que l'ours s'acharne peu souvent Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire. Seigneur ours, comme un sot, donna dans ce panneau* : Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie ;
Et, de peur de supercherie.
Le tourne, le retourne, approche son museau.
Flaire aux passages de l'haleine.
C'est, dit-il, un cadavre ; ôtons-nous, car il sent. A ces mots, l'ours s'en va dans la foret prochaine L'un de noi deux marchands de son arbre descend. Court à son compagnon, lui dit que c'est merveille Qu'il n'ait eu seulement que la peur pour tout mal. Eh bien, ajouta-t-il, la peau de l'animal?
Mais que t'a-t-il dit à l'oreille?
Car il t'approchait de bien près.
Te retournant avec sa serre. —
Il m'a dit qu'il ne faut jamais Vendr-^ la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre.
XXI — L'Ane vêtu de la peau du lion.
DE la peau du lion l'âne s'étant vêtu
Était craint partout à la ronde ;
Et, bien qu'animal sans vertu*,
H faisait trembler tout le monde.
Un petit bout d'oreille échappé par malheur
Découvrit la fourbe* et l'erreur :
Martin* fit alors son office.
Ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice
S'étonnaient de voir que Martin
Chassât* les lions au moulin.
Force gens font du bruit en France Par qui cet apologue est rendu familier. Un équipage' cavalier' Fait les trois quarts de leur vaillance*.
I. Son haleine. — 2. Filet tendu sur le passage du gibier ; ici, supercherie 3. Verlu .
courage. — 4. Fourberie. — 5. Martin-bâton. — 6. CcmduisH. — 7. Toute espèce d'apprêts : habillement, équipement. — 8. Apparence cavalière. — 9. De leur valeur.
I — Le Pâtre et le Lion.
LES fables ne sont pas ce qu'elles semblent être ; Le plus simple animal nous y tient lieu de maître ; Une morale nue apporte de l'ennui :
Le conte fait passer le précepte avec lui. En ces sortes de feinte' il faut instruire et plaire ; Et conter pour conter me semble peu d'affaire*. C'est par cette raison' qu'égayant leur esprit. Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit. Tous ont fui l'ornement et le trop d'étendue ; On ne voit point chez eux de parole perdue. Phèdre était si succinct qu'aucuns* l'en ont blâmé ; Ésope en moins de mots s'est encore exprimé. Mais sur tous certain Grec' renchérit et se pique
D'une élégance laconique ; Il renferme toujours son conte en quatre vers ; Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts. Voyons-le* avec Ésope en un sujet semblable : L'un amène un chasseur, l'autre un pâtre, en sa fable. J'ai suivi leur projet' quant à l'événement, Y cousant en chemin quelque trait seulement. Voici comme, à peu près, Ésope le raconte : Un pâtre, à ses brebis trouvant quelque mécompte*. Voulut à toute force attraper le larron. Il s'en va près d'un antre et tend à l'environ Des lacs' à prendre loups, soupçonnant cette engeance**.
Avant que *' partir de ces lieux, Si tu fais, disait-il, ô monarque des dieux. Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence.
Et que je goûte ce plaisir.
Parmi vingt veaux je veux choisir
I. Fiction. — 2. Peu important, peu utile. — 3, C'est de cette manière. — 4. Quelqupsuns. — 5. Babrius (n« siècle av. J.-C), dont les fables ont été mises en quatrains au moyxn âge : c'est sous cette forme que La Fontaine en a connu quelques-unes. — 6. Prononcez : Voyons l'avec Esope... — 7. Leur intention. — 8. Trouvant que quelques brebis manquaient au compte... — 9. Pièges. — lo. Race. — ti. A\ant de.
Le plus gras et t'eh faire offrande!
A ces mots sort de l'antre un lion grand et fort ; Le pâtre se tapit et dit, à demi-mort : Que l'homme ne sait guère, hélas ! ce qu'il demande ! Pour trouver le larron qui détruit mon troupeau. Et le voir en ces lacs pris avant que je parte, O monarque des dieux, je t'ai promis un veau : Je te promets un bœuf si tu fais qu'il s'écarte.
C'est ainsi que l'a dit le principal auteur : Passons à son imitateur.
II — Le Lion et le Chasseur.
UN fanfaron, amateur de la chasse.
Venant de perdre un chien de bonne race Qu'il soupçonnait dans le corps d'un lion, Vit un berger : Enseigne-moi, de grâce. De mon voleur, lui dit-il, la maison ; Que de ce pas je me fasse raison.
Le berger dit : C'est vers cette montagne. En lui payant de tribut un mouton Par chaque mois, j'erre dans la campagne Comme il me plaît ; et je suis en repos. Dans le moment qu'ils tenaient ces propos. Le lion sort et vient d'un pas agile.
Le fanfaron aussitôt d'esquiver».
O Jupiter, montre-moi quelque asile, S'écria-t-il, qui me puisse sauver !
La vraie épreuve de courage N'est que dans le danger que l'on touche du doigt : Tel le cherchait, dit-il, qui, changeant de langage, S'enfuit aussitôt qu'il le voit.
m — Phébus et Borée.
BORÉE' et le soleil virent un voyageur Qui s'était muni par bonheur