I. De s'esquiver. ^ i. Le dieu du vent du nord
Contre le mauvais temps. On entrait dans l'automne. Quand la précaution aux voyageurs est bonne : Il pleut ; le soleil luit ; et l'écharpe d'Iris'
Rend ceux qui sortent avertis Qu'en ces mois le manteau leur est fort nécessaire : Les Latins les nommaient douteux, pour cette affaire. Notre homme s'était donc à la pluie attendu : Bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte. Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu A tous les accidents ; mais il n'a pas prévu
Que je saurai souffler de sorte Qu'il n'est bouton qui tienne : il faudra, si je veux.
Que le manteau s'en aille au diable.
L'ébattement' pourrait nous en être agréable : Vous plaît-il de l'avoir? — Eh bien ! gageons nous deux.
Dit Phébus, sans tant de paroles, A qui plus tôt aura dégarni les épaules
Du cavalier que nous voyons.
Commencez : je vous laisse obscurcir mes rayons. Il n'en fallut pas plus. Notre souffleur à gage Se gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon.
Fait un vacarme de démon, Siffle, souffle, tempête et brise en son passage Maint toit qui n'en peut mais', fait périr maint bateau :
Le tout au sujet d'un manteau.
Le cavalier eut soin d'empêcher que l'orage
Ne se pût engouffrer dedans.
Cela le préserva. Le Vent perdit son temps ; Plus il se tourmentait, plus l'autre tenait ferme : Il eut beau faire agir le collet et les plis.
Sitôt qu'il fut au bout du terme
Qu'à la gageure on avait mis.
Le Soleil dissipe la nue.
Récrée et puis pénètre enfin le cavalier,
Sous son balandras* fait qu'il sue.
Le contraint de s'en dépouiller :
Encor n'usa-t-il pas de toute sa puissance.
Plus fait douteur que violence.
I. Iris, messagère de Junon ; l'arc-cn-ciel est son écharpe. — 2. Divertissempot. — 3. Qui n'en est pas responsable ; qui n'y peut rien. — 4. Long manteau boutonne par devant.
FABLE IV — 14t
IV — Jupiter et le Métayer.
JUPITER eut jadis une ferme à donner.
Mercure en fit l'annonce, et gens se présentèrent
Firent des offres, écoutèrent ;
Ce ne fut pas sans bien tourner^ :
L'un alléguait que l'héritage Était frayant* et rude, et l'autre un autre si*.
Pendant qu'ils marchandaient ainsi, Un d'eux, le plu 5; hardi, mais non pas le plus sage. Promit d'en rendre tant, pourvu que Jupiter
Le laissât disposer de l'air.
Lui donnât saison à sa guise, Qu'il eût du chaud, du froid, du beau temps, de la bise.
Enfin du sec et du mouillé.
Aussitôt qu'il aurait bâillé*.
Jupiter y consent. Contrat passé, notre homme Tranche du roi des airs, pleut, vente et fait en somme Un climat pour lui seul : ses plus proches voisins Ne s'en sentaient non plus que les Américains. Ce fut leur avantage : ils eurent bonne année.
Pleine moisson, pleine vinée'.
Monsieur le receveur* fut très mal partagé.
L'an suivant, voilà tout changé :
Il ajuste d'une autre sorte
La température des cieux.
Son champ ne s'en trouve pas mieux , Celui de ses voisins fructifie et rapporte. Que fait-il? Il recourt au monarque des dieux.
Il confesse son imprudence.
Jupiter en usa comme un maître fort doux.
Concluons que la Providence
Sait ce qu'il nous faut mieux que nous.
I. Sans faire de nombreuses obsen'ations de dét?.ll. — 2. Il y aurait des frais, des dépenses. — 3. Objection. — 4. Qu'il en aurait exprimé le désir. — 5. Vendange. — 6. Le receveur des produits et des revenus de la fernae.
V — Le Cochet, le Chat et le Souriceau
UN souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,
Fut presque pris au dépourvu.
Voici comme il conta l'aventure à sa mère : J'avais franchi les monts qui bornent cet État,
Et trottais comme un jeune rat
Qui cherche à se donner carrière S Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux :
L'un doux, bénin et gracieux.
Et l'autre turbulent et plein d'inquiétude',
Il a la voix perçante et rude,
Sur la tête un morceau de chair* Une sorte de bras dont il s'élève en l'air
Comme pour prendre sa volée,
La queue en panache étalée.
Or, c'était un cochet*, dont notre souriceau
Fit à sa mère le tableau Comme d'un animal venu de l'Amérique.
Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
Faisant tel bruit et tel fracas Que moi, qui grâce aux dieux de courage me pique.
En ai pris la fuite de peur.
Le maudissant de très bon cœur.
Sans lui j'aurais fait connaissance Avec cet animal qui m'a semblé si doux :
Il est velouté comme nous.
Marqueté, longue queue, une humble contenance, Un modeste regard, et pourtant l'œil luisant.
Je le crois fort sympathisant Avec messieurs les rats ; car il a des oreilles
En figure» aux nôtres pareilles.
Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat
L'autre m'a fait prendre la fuite.
Mon fUs, dit la souris, ce doucet* est un chat.
Qui, sous son minois hypocrite.
Contre toute ta parenté
D'un malin vouloir est porté.
" I. Qui cherche à s'ouvrir un espace libre pour courir. — a. D'agitation. — 3. C'est sa crête. — 4. Un petit coq. — 5. En figure : par la forme — 6 Cet anicial Si doux.
L'autre animal, tout au contraire.
Bien cloigiié de nous mal faire, Servira quelque jour peut-être à nos repas. Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.
Garde-toi, tant que tu vivras.
De juger des gens sur la mine.
VI — Le Renard, le Singe, et les Animaux.
LES animaux, au décès d'un lion.
En son vivant prince de la contrée Pour faire un roi s'assemblèrent, dit-on. De son étui la couronne est tirée :
Dans une chartre' un dragon la gardait. Il se trouva que, sur tous essayée, A pas un d'eux elle ne convenait :
Plusieurs avaient la tête trop menue, Aucuns trop grosse, aucuns même cornue.
Le singe aussi fit l'épreuve en riant ; Et, par plaisir la tiare essayant.
Il fit autour force grimaceries, Tours de souplesse et mille singeries.
Passa dedans ainsi qu'en un cerceau.
Aux animaux cela sembla si beau Qu'il fut élu : chacun lui fit hommage. Le renard seul regretta son suffrage.
Sans toutefois montrer son sentiment, Quand il eut fait son petit compliment, Il dit au roi : Je sais, sire, une cache ^ Et ne crois pas qu'autre que moi la sache. Or tout trésor, par droit de royauté, Appartient, sire, à votre majesté.
Le nouveau roi bâille après la finance • ; Lui-même y court pour n'être pas trompé. C'était un piège : il y fut attrapé.
Le renard dit, au nom de l'assistance : Prétendrais-tu nous gouverner encor.
Ne sachant pas te conduire toi-même?
Il fut démis, et l'on tomba d'accord Qu'à peu de gens convient le diadème.
I. Prison. — 2. Une cachette qui recèle un trésor. — 3. L'argent.
VII — Le Mulet se vantant de sa généalogie.
LE mulet d'un prélat se piquait de noblesse
Et ne parlait incessamment
Que de sa mère la jument,
Dont il contait mainte prouesse.
Elle avait fait ceci, puis avait été là.
Son fils prétendait pour cela
Qu'on le dût mettre dans l'histoire.
Il eût cru s'abaisser servant un médecin. Étant devenu vieux, on le mit au moulin : Son père l'âne alors lui revint en mémoire.
Quand le malheur ne serait bon Qu'à mettre un sot à la raison.
Toujours serait-ce à juste cause Qu'on le dit bon à quelque chose.
VIII — Le Vieillard et l'Ane.
UN vieillard sur son âne aperçut en passant
Un pré plein d'herbe et fleurissant :
Il y lâche sa bête, et le grison' se rue
Au travers de l'herbe menue,
Se vautrant, grattant et frottant.
Gambadant, chantant et broutant.
Et faisant mainte place nette.
L'ennemi vient sur l'entrefaite.
Fuyons, dit alors le vieillard.
Pourquoi? répondit le paillard* ; Me fera-t-on porter double bât, double charge? Non pas, dit le vieillard, qui prit d'abord le large. Et que m'importe donc, dit l'âne, à qui je sois?
Sauvez- vous, et me laissez paître.
Notre ennemi, c'est notre maître :
Je vous le dis en bon français.
I. Nom donné à l'âne à cause de la couleur de son poil. — 3. Paresseux, qui aime à se vautrer sur la paille.
IX — Le Cerf se voyant dans Fcau.
DANS le cristal d'une fontaine
Un cerf se mirant autreiois
Louait la beauté de son bois
Et ne pouvait qu'avecque peine
Souffrir ses jambes de fuseaux, Dont il voyait l'objet* se perdre dans les eaux. Quelle proportion de mes pieds à ma tête ! Disait-il en voyant leur ombre avec douleur : Des taillis les plus hauts mon front atteint le faite ;
Mes pieds ne me font point d'honneur.
Tout en parlant de la sorte, Un limier le fait partir.
Il tâche à se garantir ; Dans les forêts il s'emporte.
Son bois, dommageable ornement.
L'arrêtant à chaque moment.
Nuit à l'office que lui rendent
Ses pieds, de qui ses jours dépendent.
Il se dédit alors et maudit les présents
Que le ciel lui fait tous les ans*.
Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile ;
Et le beau souvent nous détruit'.
Ce cerf blâme ses pieds qui le rendent agile ;
Il estime un bois qui lui nuit.
X — Le Lièvre et la Tortue,
RIEN ne sert de courir ; il faut partir à point : Le lièvre et la tortue en sont un témoignage.
Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point Sitôt que moi ce but. Sitôt? êtes-vous sage? Repartit l'animal léger :
Ma commère, il faut vous purger Avec quatre grains d'ellébore*. — Sage ou non, je parie encore.
I. L'image projetée devant lui. — 2. C'est-à-dire ces comes magnifiques dont il (^tait si glorieux. — 3. Cause notre perte. — 4. Sorte de renonculacte qui a des propriétés purgîtiv'.'s, mais que les auciens croyaient propre à guérir la folie.
Ainsi fut fait ; et de tous deux
On mit près du but les enjeux.
Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire.
Ni de quel juge l'on convint.
Notre lièvre n'avait que quatre pas à faire ; J'entends de ceux qu'il fait lorsque, prêt d'être* atteint. Il s'éloigne des chiens, les renvoie aux calendes'
Et leur fait arpenter les landes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir et pour écouter D'où vient le vent, il laisse la tortue
Aller son train de sénateur.
Elle part, elle s'évertue.
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire.
Tient la gageure à peu de gloire»,
Croit qu'il y va de son honneur De partir tard. Il broute, il se repose :
Il s'amuse à toute autre chose Qu'à la gageure. A la fin, quand il vit Que l'autre touchait presque au bout de la carrière, Il partit comme un trait ; mais les élans qu'il fit Furent vains : la tortue arriva la première. Hé bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison?
De quoi vous sert votre vitesse?
Moi l'emporter ! et que serait-ce
Si vous portiez une maison?
XI — L'Ane et ses Maîtres.
L'ANE d'un jardinier se plaignait au Destin De ce qu'on le faisait lever devant* l'aurore. Les coqs, lui disait -il, ont beau chanter matin.
Je suis plus matineux encore.
Et pourquoi? pour porter des herbes au marché : Belle nécessité d'interrompre mon somme !
Le Sort, de sa plainte touché.
Lui donne un autre maître ; et l'animal de somme
Le .xvii* siècle mettait indifféremment prit à, prêt de ou près de. — 2. Aux calendes tcrecques, c'est-à-dire à un temps qui n'arrivera pas. — 3. Regarde la gageure comme peu glorieuse. — 4. Avant.
Passe du jardinier aux mains d'un corroyeur. La pesanteur des peaux et leur mauvaise odeur Eurent bientôt choqué l'impertinente bête. J'ai regret, disait-il, à^ mon premier seigneur.
Encor, quand il tournait la tête
J'attrapais, s'il m'en souvient bien, Quelque morceau de chou qui ne me coûtait rien : Mais ici point d'aubaine, ou, si j'en ai quelqu'une. C'est de coups. Il obtint changement de fortune.
Et sur l'état* d'un charbonnier
Il fut couché tout le dernier.
Autre plainte. Quoi donc ! dit le Sort en colère.
Ce baudet-ci m'occupe autant
Que cent monarques pourraient faire 1 Croit-il être le seul qui ne soit pas content?
N'ai-je en l'esprit que son affaire?
Le Sort avait raison. Tous gens sont ainsi faits : Notre condition jamais ne nous contente,
La pire est toujours la présente.
Nous fatiguons le ciel à force de placets*. Qu'à chacun Jupiter accorde sa requête
Nous lui romprons encor la tête.
XII — Le Soleil et les Grenouilles.
AUX noces d'un tyran tout le peuple en liesse*
Noyait son souci dans les pots. Ésope seul trouvait que les gens étaient sots
De témoigner tant d'allégresse.
Le Soleil, disait il, eut dessein autrefois
De songer à l'hyménée.
Aussitôt on ouït, d'une commune voix.
Se plaindre de leur destinée
Les citoyennes des étangs.
Que ferons-nous, s'il lui vient des enfants? Dirent-ils au Sort : un seul Soleil à peine Se peut soufirir ; une demi-douzaine
I. Je regrette mon premier maître. — 2. Liste, tableau des personnes qui composent la maison soit d'un roi, soit d'un prince. — 3. Le placet était une demande faite par écrit pour obtenir justice, ime grâce ou faveur importante. — 4. Eh liesse : en joie.
Mettra la mer à sec et tous ses habitants. Adieu, joncs et marais : notre race est détruite ; Bientôt on la verra réduite A l'eau du Styx. Pour un pauvre animal, Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.
XIII — Le Villageois et le Serpent.
ÉSOPE conte qu'un manants
Charitable autant que peu sage.
Un jour d'hiver se promenant
A l'entour de' son héritage.
Aperçut un serpent sur la neige étendu. Transi, gelé, perclus, immobile rendu,
N'ayant pas à vivre un quart d'heure.
Le villageois le prend, l'emporte en sa demeure. Et, sans considérer quel sera le loyer*
D'une action de ce mérite.
Il l'étand le long du foyer.
Le réchauffe, le ressuscite.
L'animal engourdi sent à peine le chaud Que l'âme* lui revient avecque' la colère. Il lève un peu la tête, et puis siffle aussitôt ; Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut Contre son bienfaiteur, son sauveur et son père. Ingrat, dit le manant, voilà donc mon salaire ! Tu mourras ! A ces mots, plein d'un juste courroux. Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête;
Il fait trois serpents de deux coups,
Un tronçon, la queue et la tête.
L'insecte», sautillant, cherche à se réuniri
Mais il ne put y parvenir.
Il est bon d'être charitable :
Mais envers qui? c'est là le point.
Quant aux ingrats, il n'en est point Qui ne meure enfin misérable.
I. Un paysan. — 2. Autour de. — 3. La récomp^ense, le salaire. — 4. La vie. — 5. A ulre {orme de avec. — 6. On appelait ainsi, dit le Dictionnaire de Furetière, « les animaux qui vivent apitâ qu'ils sont coupés en plusieurs parties, comme la grenouille, les icrpenls, la vipère. •
FABLE XV — \n.\
■ LIV — Le Lion malade et le Renard.
DE par le roi des animaux,
Qui dans son antre était malade.
Fut fait savoir à ses vassaux
Que chaque espèce en ambassade
Envoyât gens le visiter ;
Sous promesse de bien traiter
Les députés, eux et leur suite
Foi de lion, très bien écrite :
Bon passeport contre la dent, •
Contre la griffe tout autant.
L'édit du prince s'exécute :
De chaque espèce on lui députe.
Les renards gardant la maison.
Un d'eux en dit cette raison :
Les pas empreints sur la poussière Par ceux qui s'en vont faire au malade leur cour, Tous, sans exception, regardent sa tanière ;
Pas un ne marque de retour :
Cela nous met en défiance.
Que sa Majesté nous dispense :
Grand merci de son passeport.
Je le crois bon : mais dans cet antre
Je vois fort bien comme l'on entre,
Et ne vois pas comme on en sort.
XV — L'Oiseleur, T Autour et l'Alouette,
LES injustices des pervers Servent souvent d'excuse aux nôtres.
Telle est la loi de l'univers : Si tu veux qu'on t'épargne, épargne aussi les autres.
Un manant' au miroir prenait des oisillons. Le fantôme' brillant attire une alouette : Aussitôt un autour, planant sur les sillons. Descend des airs, fond et se jette Sur celle qui chantait, quoique près du tombeau Elle avait évité la perfide machine.