‹ Fables (volume 5)Chapitre 28 sur 73 · I. Un paysan. — 2. Le miroir · texte numérisé non relu

I. Un paysan. — 2. Le miroir

Lorsque, se rencontrant sous la main' de l'oiseau

Elle sent son ongle maline ^ Pendant qu'à la plumer l'autour est occupé, Lui-même, sous les rets, demeure enveloppé : Oiseleur, laisse-moi, dit-il en son langage;

Je ne t'ai jamais fait de mal.

L'oiseleur repartit : Ce petit animal T'en avait-il fait davantage ?

XVI — Le Cheval et FAne,

EN ce monde il se faut l'un l'autre secourir : Si ton voisin vient à mourir, C'est sur toi que le fardeau tombe.

Un âne accompagnait un cheval peu courtois. Celui-ci ne portant que son simple harnois, Et le pauvre baudet si chargé qu'il succombe. Il pria le cheval de l'aider quelque peu ; Autrement il mourrait devant qu'être* à la ville. La prière, dit-il, n'en est pas incivile : Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu. Le cheval refusa, fit une pétarade; Tant qu'il vit* sous le faix mourir son camarade.

Et reconnut qu'il avait tort.

Du baudet en cette aventure

On lui fit porter la voiture»

Et la peau par-dessus encor.

XVII — Le Chien qui lâche sa proie pour Fombre.

CHACUN se trompe ici-bas :

On voit courir après l'ombre Tant de fous qu'on n'en sait pas, La plupart du temps, le nombre.

I. On appelle main le pied de quelques oiseaux, comme des perroquets et des oiseaux de fauconnerie (Dict. de l'Académie, 1694). — 2. Pour maligne : ongle avait alors un genre indécis 3. Avant d'être. — 4. Tant et si bien qu'il vit... — 5- La charge de la voiture.

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Au chien dont paiÎ3 Ésope il faut les renvoyer. Ce chien, voyant sa proie en l'eau représentée, La quitta pour l'image et pensa se noyer. La rivière devint tout d'un coup agitée ; A toute peine il regagna les bords Et n'eut ni l'ombre ni le corps.

XVIII — Le Chartier embourbé.

LE Phaéton^ d'une voiture à foin Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin De tout humain secours : c'était à la campagne, Près d'un certain canton de la basse Bretagne

Appelé Quimper-Corentin.

On sait assez que le Destin Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage.

Dieu nous préserve du voyage !

Pour venir au chartier embourbé dans ces lieux. Le voilà qui déteste == et jure de son mieux.

Pestant, en sa fureur extrême, Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux.

Contre son char, contre lui-même.

Il invoque à la fin le dieu dont les travaux

Sont si célèbres dans le monde :

Hercule, lui dit-il, aide-moi ; si ton dos

A porté la machine ronde'.

Ton bras peut me tirer d'ici.

Sa prière étant faite, il entend dans la nue

Une voix qui lui parle ainsi :

Hercule veut qu'on se remue.

Puis il aide les gens. Regarde d'où provient

L'achoppement* qui te retient ;

Ote d'autour de chaque roue Ce malheureux mortier, cette maudite boue

Qui jusqu'à l'essieu les enduit ; Prends ton pic et me romps ce caillou qui te nuit ;

I. Phaéton : cocher. Phaéton, fils du Soleil, ayant obtenu la permission de conduire pendant un jour le char de son père, faillit embraser l'univers. — 2. Maudir, faire des imprécations. — 3. Le ciel : Hercule aida pendant quelque temps Atlas à soutenir le ciel sur ses épaules. — 4. L'obstacle.

Comble-moi cette ornière. As-tu fait? Oui, dit l'homme. Or bien je vas t'aider, dit la voix ; prends ton fouet. — Je l'ai pris. Qu'est ceci? mon char marche à souhait ! Hercule en soit loué ! Lors la voix : Tu vois comme Tes chevaux aisément se sont tirés de là.

Aide-toi, le ciel t'aidera.

XIX — Le Charlatan.

LE monde n'a jamais manqué de charlatans :

Cette science, de tout temps

Fut en professeurs très fertile.

Tantôt l'un en théâtre ^ affronte l'Achéron,

Et l'autre affiche par la ville

Qu'il est un passe-Cicéron'.

Un des derniers se vantait d'être

En éloquence si grand maître

Qu'il rendrait disert un badaud,

Un manant, un rustre, un lourdaud ; Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un âne : Que l'on m'amène un âne, un âne renforcé.

Je le rendrai maître passé

Et veux qu'il porte la soutane*.

Le prince sut la chose ; il manda le rhéteur.

J'ai, dit-il, en mon écurie

Un fort beau roussin d'Arcadie* ;

J'en voudrais faire un orateur.

Sire, vous pouvez tout, reprit d'abord notre homme.

On lui donna certaine somme.

Il devait au bout de dix ans

Mettre son âne sur les bancs ; Sinon il consentait d'être en place publique, Guindé* la hart* au col, étranglé court et net.

Ayant au dos sa rhétorique

Et les oreilles d'un baudet.

Quelqu'un des coui'tisans lui dit qu'à la potence

I. Sur les tréteaux, par exemple en avalant des poisons ou un sabre d'ailleurs inoffensii. 2. Un homme qui dépasse Cicéron en éloquence. — 3. .\utrefois non seulement les ecclésiastiques, mais encore tous les membres de l'Université, les médecins portaient la soutane. — 4. Cheval d'Arcadie, âne : l'Arcadie était, chez les anciens, réputée pour fournir de beaux ânes. — 5. Guindé ; hissé. — 6. La hart : la corde.

FABLE XX — loT

Il voulait l'aller voir, et que, pour un pendu, Il aurait bonne grâce et beaucoup de prestance : Surtout qu'il se souvînt de faire à l'assistance Un discours où son art fût au îong étendu, Un discours pathétique et dont le formulaire* Servît à certains Cicérons Vulgairement nommés larrons.

L'autre reprit : Avant l'affaire.

Le roi, l'âne, ou moi. nous mourrons.

Il avait raison. C'est folie De compter sur dix ans de vie.

Soyons bien buvants, bien mangeants.

Nous devons à la mort de trois l'un en dix ans'.

XX — La Discorde.

LA déesse Discorde ayant brouillé les dieux

Et fait un grand procès là-haut pour une pomme*.

On la fit déloger des cieux.

Chez l'animal qu'on appelle homme

On la reçut à bras ouverts,

Elle et Que-si-que-non*, son frère,

Avecque Tien-et-mien son- père.

Elle nous fit l'honneur en ce bas univers

De préférer notre hémisphère A celui des mortels qui nous sont opposés,

Gens grossiers, peu civilisés.

Et qui, se mariant sans prêtre et sans notaire.

De la Discorde n'ont que faire.

Pour la faire trouver aux lieux où le besoin

Demandait qu'elle fût présente,

La Renommée avait le soin De l'avertir ; et l'autre, diligente.

Courait vite aux débats et prévenait' la Paix, Faisait d'une étincelle un feu long à s'éteindre. La Renommée enfin commença de se plaindre

I. Recueil de préœptes mis en formule. — 2. Nous devons à la mort un homme sur trois, pendant une période de dix ans. — 3. La pomme proposée par la Discorde à !a plus belle des déesses, et que Paris attribua à Vénus. — 4. Nom tiré des expressions usitées dans les discussions : je soutien» que si, que non. — 3. Précédait.

Qu'on ne lui trouvait jamais De demeure fixe et certaine ; Bien souvent l'on perdait, à la chercher, sa peine Il fallait donc qu'elle eût un séjour affecté, Un séjour d'où l'on pût en toutes les familles

L'envoyer à jour arrêté.

Comme il n'était alors aucun couvent de filles, On y trouva difficulté.

L'auberge enfin de l'Hyménée Lui fut pour maison assignée.

XXI — La jeune Veuve.

LA perte d'un époux ne va point sans soupirs ; On fait beaucoup de bruit, et puis on se console. Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole :

Le Temps ramène les plaisirs.

Entre la veuve d'une année

Et la veuve d'une journée La différence est grande : on ne croirait jamais

Que ce fût la même personne.

L'une tait fuir les gens, et l'autre a mille attraits : Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne ; C'est toujours même note et pareil entretien.

On dit qu'on est inconsolable :

On le dit ; mais il n'en est rien.

Comme on verra par cette fable.

Ou plutôt par la vérité.

L'époux d'une jeune beauté Partait pour l'autre monde. A ses côtés sa femme Lui criait : Aitends-moi, je te suis ; et mon âme. Aussi bien que la tienne, est prête à s'envoler.

Le mari fait seul le voyage.

La belle avait un père, homme prudent et sage ;

Il laissa le torrent couler.

A la fin, pour la consoler :

Ma fille, lui dit-il, c'est trop verser de larmes : Qu'a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes? Puisqu'il est des vivants, ne songez plus aux morts.

Je ne dis pas que tout à l'heure

Une condition meilleure

Change en des noces ces transpgrts ;

Mais après certain temps souffrez qu'on vous propose Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose Que le défunt. Ah ! dit-elle aussitôt,

Un cloître est l'époux qu'il me faut.

Le père lui laissa digérer sa disgrâce*.

Un mois de la sorte se passe ; L'autre mois on l'emploie à changer tous les jours Quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure :

Le deuil enfin sert de parure.

En attendant d'autres atours.

Toute la bande des Amours Revient au colombier : les jeux, les ris, la danse

Ont aussi leur tour à la fin ;

On se plonge soir et matin

Dans la fontaine de Jouvence'.

Le père ne craint plus ce défunt tant chéri ; Mais comme il ne parlait de rien à notre belle :

Où donc est le jeune mari

Que vous m'avez promis? dit-elle.

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