ET SES SOURCES
La Fontaine a eu plus d'un devancier dans la fable, car ce genre est aussi vieux que le monde. Signalons, en suivant au vol le cours des âges :
Les fables indiennes attribuées fictivement à un brahmane du nom de Bidpaï, et traduites successivement en persan ancien, en arabe, en persan moderne, et enfin au xvii« siècle en français dans un recueil abrégé : le Livre des lumières ; les paraboles des deux Testaments ; les fables grecques, à savoir celles qu'on attribue à Esope, personnage à la légende duquel La Fontaine a cru avec une bonne foi candide, m^ais dont on ne sait rien de certain, pas même s'il a existé ; celles de Babrius (ii^ siècle après J.-C), perdues au moyen âge, mais qui subsistèrent néanmoins sous la forme de quatrains, et retrouvées en 183g dans les manuscrits du monastère du mont Athos ; les fables en prose grecque d'Aphthonius, rhéteur byzantin du v^ siècle ; les fables latines, celles qu'Horace a semées en deux ou trois endroits dans ses œuvres (notamment la fable des Deux Rats) et les fables de Phèdre (i^r siècle après J.-C.) déformées au moyen âge dans la prose latine du compilateur Romulus (x® siècle) ; les fables du moyen âge, compilations latines d'Avianus (iv® siècle) et de Romulus, la vaste compilation en vers connue sous le nom de Roman de Renart ; les bestiaires et les bibles, les fabliaux, ces contes en vers où, l'allégorie étant mise de côté, les hommes sont représentés sans déguisement ; et les ysopets ou recueils de fables ésopiques traduites en français, notamment celui de Marie de France (xii^ siècle) ; les fables de la Renaissance qui se présentent sous deux formes : fables latines et savantes d'Abstemius, de Gilbert Cousin, de Faeme, de Pantaleo Candi dus, etc., et fables en langue vulgaire, par exemple quelques récits ou contes de Rabelais
NOTICE SUR LA FABLE — lo
et de Bonaventure des Périers, les fables en vers de Guillaume Guéroult, de Guillaume Haudent, de Gilles Corrozet, de Philibert Hégémon. Enfin Clément Marot dans le Lion et le Rat, et Mathurin Régnier dans le Mulet, le Loup et la Lionne, amènent la fable à un point de perfection qui nous fait presque toucher à La Fontaine.
De ces fables, d'origine si diverse, quelles sont celles que La Fontaine a connues et dont il a pu s'inspirer? La réponse à cette question, malgré les travaux qui ont été faits, n'a pas encore été donnée d'une façon complète. Ce que nous pouvons seulement indiquer ici, ce sont les principaux auteurs qui ont, de toute évidence, été lus et mis à profit par le fabuliste.
D'abord il a connu les fables indiennes dans la traduction française mentionnée plus haut : le Livre des lumières. Il a, pour les fables grecques et latines, puisé dans les divers recueils du xvi^ siècle, et aussi dans le recueil plus récent de Niyelet (1610 et 1660). Le moyen âge lui était sans doute peu connu ; mais du moins il a dû entendre parler ùm Roman de^Renaxt, et la tradition orale lui aura fait connaître quelques-uns des épisodes que le Roman contenait. Il a utilisé le livre de Gilbert Cousin, le livre de Haudent^ le livre de Guéroult e£ d'une manière générale les fabulistes du seizième siècle. Quant à Rabelais, .Marot et Régnier, il les savait par coeur.
Ce qui ressort de cette rapide revue, c'est que La Fontaine n'ignorait pas les essais que ses prédécesseurs avaient tentés dans la fable. Ajoutons qu'il s'en est inspiré librement et leur a beaucoup emprunté sans néanmoins leur devoir grand'chose. Pour ceux qui seraient tentés de l'oublier, n'a-t-il pas écrit dans son épître à Huet :
Mon imitation n'est point un esclavage.
Molière disait : « Je prends mon bien où je le trouve. » C'est un droit que confère le génie. La Fontaine avait ce droit-là : comme Molière, il en a usé.