A MADAME DE MONTESPAN
L'APOLOGUE est un don qui vient des immortels ;
Ou si c'est un présent des hommes.
Quiconque nous l'a fait mérite des autels :
Nous devons, tous tant que nous sommes,
Ériger en divinité Le sage* par qui fut ce bel art inventé. C'est proprement un charme» : il rend l'âme attentive.
Ou plutôt il la tient captive,
Nous attachant à des récits Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits. O vous qui l'imitez. Olympe*, si ma muse A quelquefois pris place à la table des dieux. Sur ses dons aujourd'hui daignez porter le? yeux ; Favorisez le jeu où mon esprit s'amuse ! Le temps, qui détruit tout, respectant votre appui Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage : Tout auteur qui voudra vivre encore après lui»
Doit s'acquérir votre suffrage.
C'est de vous que mes vers attendent tout leur prix :
Il n'est beauté dans nos écrits Dont vous ne connaissiez jusques aux moindres traces Eh ! qui connaît que vous* les beautés et les grâces I Paroles et regards, tout est charme dans vous.
Ma muse, en un sujet si doux.
Voudrait s'étendre davantage ; Mais il faut réserver à d'autres cet emploi ;
Et d'un plus grand maître que moi
Votre louange est le partage'.
Olympe, c'est assez qu'à mon dernier ouvrage Votre nom serve un jour de rempart et d'abri ; Protégez désormais le livre favori* Par qui j'ose espérer une seconde vie ;
Sous vos seuls auspices ces vers
Seront jugés, malgré l'envie,
Dignes des yeux de l'univers.
I. Françoise-Athénals de Rochecbouart de Mortemart, marquise de Montespan, née ea 1641, morte en 1707. Sa liaison avec Louis XIV, commencée en 1668, dura jusqu'en 1683. — 2. Esope. — 3. — Un art magique. — 4. Nom de fantaisie donné à madame de Montespan. — 5. S'immortaliser par ses ouvrages, ses écrits. — 6. Qui mieux que vous coonait ! — 7. Ce grand maître est Louis XIV. — 8. Qui est l'objet de \x)tre faveur.
Je ne mérite pas une faveur si grande ;
La fable en son nom la demande :
Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous. S'il procure à mes vers le bonheur de vous plaire, Je croirai lui dev. ir un temple pour salaire : ^lais je ne veux bâtir des temples que pour vous.
I — Lés Animaux malades de la peste.
UN mal qui répand la terreur.
Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom). Capable d'enrichir en un jour l'AchéronS
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés A chercher le soutien d'une mourante vie ;
Nul mets n'excitait leur envie ;
Ni loups ni renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie ;
Les tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant' plus de joie.
Le lion tint conseil, et dit : Mes chers amis.
Je crois que le ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune.
Que le plus coupable de nous Se sacrifie aux traits du céleste courroux ; Peut-être il obtiendra la guérison commune. L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents'.
On fait de pareils dévouements*.
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons.
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait? nulle offense ; Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le berger.
I. Fleuve des Enfers. — z. Par conséquent. — 3. Coups du sort madheuieur. — 4. Sacrifice aux dieux des Eniers.
Je me dévouerai donc, s'il le faut : mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi ; Car on doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus coupable périsse.
Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi ; Vos hcrupules font voir trop de délicatesse. Eh bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce'. Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur.
En les croquant, beaucoup d'honneur ;
Et quant au berger, l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux, Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le renard ; et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances.
Les moins pardonnables offenses; Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins. Au dire de chacun, étaient de petits saints. L'âne vint à son tour, et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de moines passant, La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense.
Quelque diable aussi me poussant.
Je t'indis de ce pré la largeur de ma langue ; Je n'en avais nul droit puisqu'il faut parler net. A ces mots, on cria haro' sur le baudet. Un loup, quelque peu clerc", prouva par sa harangue Qu'il fallait dévouer* ce maudit animal, Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal. Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable',
Les jugements de cour* vous rendront blanc ou noir.
I. Gens d'une espèce méprisable. — a. Crier haro sur quelqu'un : le dénoncer à l'indignation ou aux représailles de la société. — 3. Instruit : le clerc étudiait ou avait étudié poor devenir prêtre. — 4. Sacrilier aux dieux , — 5. Petit, Uikle. — 6. Cour de Justice.
II — Le mal Marié.
QUE le bon soit toujours camarade du beau.
Dès demain je chercherai femme ; Mais comme le divorce entre eux n'est pas nouveau. Et que peu de beaux corps, hôtes d'une belle âme.
Assemblent l'un et l'autre point.
Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point. J'ai vu beaucoup d'hymens ; aucuns d'eux ne me tentent ; Cependant des humains presque les quatre parts S'exposent hardiment au plus grand des hasards, Les quatre parts aussi des humains se repentent. J'en vais alléguer un qui, s'étant repenti,
Ne put trouver d'autre parti
Que de renvoyer son épouse,
Querelleuse, avare et jalouse.
Rien ne la contentait, rien n'était comme il faut : On se levait trop tard, on se couchait trop tôt ; Puis du blanc, puis du noir*, puis encore autre chose. Les valets enrageaient ; l'époux était à bout : Monsieur ne songe à rien, monsieur dépense tout.
Monsieur court, monsieur se repose.
Elle en dit tant que monsieur à la fin.
Lassé d'entendre un tel lutin.
Vous la renvoie à la campagne Chez ses parents. La voilà donc compagne De certaines Philis* qui gardent les dindons.
Avec les gardeurs de cochons.
Au bout de quelque temps qu'on la crut adoucie. Le mari la reprend. Eh bien ! qu'avez- vous fait?
Comment passiez-vous votre vie?
L'innocence des champs est-elle votre fait? —
Assez, dit-elle : mais ma peine Était de voir les gens plus paresseux qu'ici,
Ils n'ont des troupeaux nul souci. Je leur savais bien dire et m'attirais la haine
De tous ces gens si peu soigneux, — Eh ! madame, reprit son époux tout à l'heure.
Si votre esprit est si hargneux
I. Elle voulait tantôt blanc, tantôt noir. — a> Nom donné à certaines bergères par la poésie pastorale : employé ici par ironie.
Que le monde qui ne demeure Qu'un moment avec vous et ne revient qu'au soir
Est déjà lassé de vous voir.
Que feront des valets qui, toute la journée,
Vous verront contre eux déchaînée?
Et que pourra faire un époux Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous? Retournez au village : adieu. Si de ma vie
Je vous rappelle, et qu'il m'en prenne envie, Puissé-je chez les morts avoir, pour mes péchés. Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés I
III — Le Rat qui s'est retiré du monde,
LES Levantins' en leur légende»
Disent qu'un certain rat, las des soins» d'ici-bas,
Dans un fromage de Hollande
Se retira loin du tracas.
La solitude était profonde,
S'étendant partout à la ronde.
Notre ermite nouveau* subsistait là dedans.
Il fit tant, de pieds et de dents, Qu'en peu de jours il eut au fond de l'ermitage Le vivre et le couvert : que faut-il davantage? Il devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens
A ceux qui font vœu d'être siens.
Un jour, au dévot personnage
Des députés du peuple rat S'en vinrent demander quelque aumône légère :
Ils allaient en terre étrangère Chercher quelque secours contre le peuple chat.
!:atopolis» était bloquée :
On les avait contraints de partir sans argent.
Attendu l'état indigent
De la république attaquée.
Ds demandaient fort peu, certains que le secours
Serait prêt dans quatre ou cinq jours.
Mes amis, dit le soU taire,
I. Les peuples de l'Orient. — 2. Recueil de récits traditionnels. — 3. Soucis. — 4. D'en nouveau genre. — 3. Ce nom, forgé par La Fontaine, signifie ville des raU.
Les choses d'ici-bas ne me regardent plus : En quoi peut un pauvre reclus Vous assister? que peut-il faire
Que' de prier le ciel qu'il vous aide en ceci?
J'espère qu'il aura de vous quelque souci. Ayant parlé de cette sorte, Le nouveau saint ferma sa porte.
Qui désigné-je, à votre avis, Par ce rat si peu secourable?
Un moine? Non, mais un dervis* :
Je suppose qu'un rnoine est toujours charitable.
IV — Le Héron.
UN jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais où. Le héron au long bec emmanché d'un long cou.
Il côtoyait une rivière.
L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours ; Ma commère^ la carpe y faisait mille tours
Avec le brochet son compère.
Lo héron en eût fait aisément son profit : Tous approchaient du bord ; l'oiseau n'avait qu'à prendre.
Mais il crut mieux faire d'attendre
Qu'il eût un peu plus d'appétit :
Il vivait de régime et mangeait à ses heures. Après quelques moments l'appétit vint : l'oiseau,
S'approchant du bord, vit sur l'eau Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures. Le mets ne lui plut pas ; il s'attendait à mieux
Et montrait un goût dédaigneux
Comme le rat du bon Horace.
Moi, des tanches ! dit-il, moi, héron, que je fasse Une si pauvre chère* ! Et pour qui me prend -on? La tanche rebutée, il trouva du goujon. — Du goujon ! c'est bien là le dîner d'un hérofi ! J'ouvrirais pour si peu le bec ! aux dieux ne plaise I Il l'ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
Qu'il ne vit plus aucun poisson.
I. Si ce n'est prier. — 2. Moine musulman. — 3. La commère est la marraine par rapport au parrain ; le compère est le parrain par rapport à la marraine. — 4. Un si pauvre repas.
La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise De rencontrer un limaçon.
Ne soyons pas si difi&ciles :
Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ; On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner.
Surtout quand vous avez à peu près votre compte. Bien des gens y sont pris. Ce n'est pas aux hérons Que je parle : écoutez, humains, un autre conte ; Vous verrez que chez vous j'ai puisé ces leçons.
V — La Fille.
CERTAINE fille un peu trop fière
Prétendait trouver un mari Jeune, bien fait, et beau, d'agréable manière, Point froid et point jaloux : note/- ces deux points-ci.
Cette fille voulait aussi
Qu'il eût du bien, de la naissance.
De l'esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir I Le Destin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d'importance.
La belle les trouva trop chétifs de moitié : — Quoi ! moi ! quoi ! ces gens-là ! l'on radote, je pense. A moi les proposer ! hélas ! ils font pitié :
Voyez un peu la belle espèce' !
L'un n'avait en l'esprit nulle délicatesse ; L'autre avait le nez fait de cette façon-là :
C'était ceci, c'était cela ;
C'était tout, car les précieuses
Font dessus tout les dédaigneuses.
Après les bons partis, les médiocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. — Ah ! vraiment je suis bonne De leur ouvrir la porte ! Ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne :
Grâces à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoique en solitude.