‹ Fables (volume 5)Chapitre 32 sur 73 · I. Gens d'une espèce méprisable · texte numérisé non relu

I. Gens d'une espèce méprisable

La belle se sut gré de tous ces sentiments ; L'âge la fit déchoir : adieu tous les amîuits*. Un an se passe, et deux, avec inquiétude : Le chagrin vint ensuite ; elle sent chaque jour Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l'Amour;

Puis ses traits choquer et déplaire ; Puis cent sortes de fards •. Ses soins ne purent faire Qu'elle échappât au Temps, cet insigne larron.

Les ruines d'une maison Se peuvent réparer : que n'est cet avantage

Pour les ruines du visage !

Sa préciosité changea lors de langage.

Son miroir lui disait : Prenez vite un mari. Je ne sais quel désir le lui disait aussi : Le désir peut loger chez une précieuse. Celle-ci fit un choix qu'on n'aurait jamais cru. Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse

De rencontrer un malotru •.

VI — Les Souhaits.

IL est au Mogol* des follets'

Qui font ofi&ce de valets, Tiennent la maison propre, ont soin de l'équipage»

Et quelquefois du jardinage.

Si vous touchez à leur ouvrage, Vous gâtez tout. Un d'eux près du Gange autrefois Cultivait le jardin d'un assez bon bourgeois. Il travaillait sans bruit, avait beaucoup d'adresse.

Aimait le maître et la maîtresse.

Et le jardin surtout. Dieu sait bi les Zéphyrs, Peuple ami du démon, l'assistaient dans sa tâche 1 Le follet, de sa part' travaillant sans relâche,

Comblait ses hôtes de plaisirs.

Pour plus de marques de son zèle Chez ses gens pour toujours il se fût arrêté.

Nonobstant* la légèreté

I. Prétendants. — 2. Puis elle usa de cent sortes de fards. — 3. Grossier et mal fait. — 4. Empire du Grand Mogol. — 5. Lutin familier. — 6. Ensemble des objets qui se trouvaient dans la maison. — 7. De son côté. — 8. Malgré.

A ses pareils si naturelle ;

Mais ses confrères les esprits Firent tant que le chef de cette république,

Par caprice ou par politique.

Le changea bientôt de logis.

Ordre lui vient d'aller au fond de la Norvège

Prendre le soin d'une maison

En tout temps couverte de neige ; Et d'Indou qu'il était on vous le fait Lapon. Avant que de partir, l'esprit dit à ses hôtes :

On m'oblige de vous quitter ;

Je ne sais pas pour quelle fautes :

Mais enfin il le faut. Je ne puis arrêter • Qu'un temps fort court, un mois, peut-être une semaine Employez-la ; formez trois souhaits : car je puis

Rendre trois souhaits accomplis ; Trois sans plus. Souhaiter, ce n'est pas une peine

Étrange' et nouvelle aux humains.

Ceux-ci, pour premier vœu, demandent l'abondance ;

Et l'abondance à pleines mains

Verse en leurs coffres la finance', En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins : Tout en crève. Comment ranger cette chcvance*? Quels registres, quels soins, quel temps il leur fallut I Tous deux sont empêchés' si jamais on le fut.

Les voleurs contre eux complotèrent ;

Les grands seigneurs leur empruntèrent * Le prince les taxa. Voilà les pauvres gens

Malheureux par trop de fortune.

Otez-nous de ces biens l'a.'Huence importune. Dirent-ils l'un et l'autre : heureux les indigents ! La pauvreté vaut mieux qu'une telle richesse. Retirez-vous, trésors, fuyez : et toi, déesse. Mère du bon esprit, compagne du repos, O Médiocrité, reviens vite ! A ces mots La Médiocrité revient. On lui fait place :

Avec elle ils rentrent en grâce, Au bout de deux souhaits étant aussi chanceux*

Qu'ils étaient, et que sont tous ceux

I. M'arrêter. — 2. Etrangère. — 3. Argent comptant. — 4. Ces biens. — 5. Soucieux. .— 6. Aussi mal chanceux.

Qui souhaitent toujours et perdent en chimères

Le temps qu'ils feraient mieux de mettre à leurs affaires.

Le follet en rit avec eux.

Pour profiter de sa largesse.

Quand il voulut partir, et qu'il fut sur le points

Il'ï demandèrent la sagesse :

C'est un trésor qui n'embarrasse point.

VII — La Cour du Lion.

SA Majesté lionne un jour voulut connaître De quelles nations le ciel l'avait fait naître. Il manda donc par députés Ses vassaux de toute nature.

Envoyant de tous les côtés Une circulaire écriture'' Avec son sceau. L'écrit portait Qu'un mois durant le roi tiendrait Cour plénière% dont l'ouverture Devait être un fort grand festin, Suivi des tours de Fagotin*.

Par ce trait de magnificence Le prince à ses sujets étalait sa puissance.

En son Louvre il les invita.

Quel Louvre ! un vrai charnier, dont l'odeur se porta D'abord au nez des gens. L'ours boucha sa narine : Il se fût bien passé' de faire cette mine. Sa grimace déplut : le monarque irrité L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.

Le singe approuva fort cette sévérité ; Et, flatteur excessif, il loua la colère* Et la griffe du prince, et l'antre, et cette odeur :

Il n'était ambre, il n'était fleur Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie Eut un mauvais succès, et fut encor punie :

I. Au moment juste de partir. — 2. Une lettre circulaire. — 3. Assemblée solennelle que les rois de France tenaient au.x grandes fêtes de l'année. — 4. Nom d'un singe alors fameux à Paris par ses tours. — 5. Il se fût trouvé bien de se passer. — 6. La Fontaine n'a fait rimer ce vers avec aucun autre.

Ce monseigneur du lion -là

Fut parent de Caligula'.

Le renard étant proche : Or çà, lui dit le sire, Que sens-tu, dis-le-moi : parle sans déguiser.

L'autre aussitôt de s'excuser, Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire*

Sans odorat. Bref il s'en tire.

Ceci vous sert d'enseignement :

Ne soyez à la cour, si vous voulez v plaire. Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère, Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.

VIII — Les Vautours et les Pigeons,

MARS autrefois mit tout l'air en émute». Certain sujet fit naître la dispute Chez les oiseaux, non ceux que le Printemps Mène à sa cour, et qui, sous la feuillée. Par leur exemple et leurs sons éclatants. Font que Vénus est en nous réveillée ; Ni ceux encor que la mère d'Amour Met à son char ; mais le peuple vautour, Au bec retors*, à la tranchante serre, Pour un chien mort se fit, dit-on, la guerre. Il plut du sang : je n'exagère point.

Si je voulais conter de point en point Tout le détail, je manquerais d'haleine. Maint chef périt, maint héros expira ; Et sur son roc Prométhée espéra De voir bientôt une fin à sa peine». • C'était plaisir d'observer leurs efforts. C'était pitié de voir tomber les morts. Valeur, adresse, et ruses, et surprises. Tout s'employa. Les deux troupes, éprises

I. Quand Drusilla, sœur de Caligula, mourut, celui-ci la mit sur les autels an rang des dieux. Ceux qui regrettaient la mort de sa sœur, il les fit périr, sous prétexte qu'ils insultaient à l'immortalité de la déesse ; ceux qui ne la pleuraient point, U les fit également périr comme n'ayant aucune sensibilité et ne manifestant aucun chagrin de cette mort. — 2. Il ne savait ce qu'il fallait dire. — 3. Licence poétique pour émeute. — 4. Crochu, recourbé. — 5. Prométhée, après avoir dérobé le feu du ciel, fut cloué par Héphaistos sur le Caucase, où un vautour venait ronger son foie sans cesse renaissant.

D'ardent courroux, n'épargnaient nuls moyens

De peupler l'air que respirent les ombres :

Tout élément remplit de citoyens

Le vaste enclos qu'ont les royaumes sombres.

Cette fureur mit la compassion

Dans les esprits d'une autre nation

Au cou changeant, au cœur tendre et fidèle.

Elle employa sa médiation

Pour accorder une telle querelle :

Ambassadeurs par le peuple pigeon

Furent choisis, et si bien travaillèrent

Que les vautours plus ne se chamaillèrent'.

Ils firent trêve, et la paix s'ensuivit.

Hélas ! ce fut aux dépens de la race

A qui la leur aurait dû rendre grâce.

La gent maudite aussitôt poursuivit

Tous les pigeons, en fit ample carnage.

En dépeupla les bourgades, les champs.

Peu de prudence eurent les pauvres gens

D'accommoder' un peuple si sauvage.

Tenez toujours divisés les méchants :

La sûreté du reste de la terre Dépend de là. Semez entre eux la guerre. Ou vous n'aurez avec eux nulle paix.

Ceci soit dit en passant : je me tais.

IX — Le Coche et la Mouche,

DANS un chemin montant, sablonneux, malaisé. Et de tous les côtés au soleil exposé.

Six forts chevaux tiraient un coche'.

Femmes, moines, vieillards, tout était descendu : L'attelage suait, soufflait, était rendu. Une mouche survient et des chevaux s'approche. Prétend les animer par son bourdonnement. Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment

Qu'elle fait aller la machine.

S'assied sur le timon, sur le nez du cocher.

I. Le mot, dans l'ancienne langue, avait un sens noble et signifiait : se battre, combattre. — 2. De mettre d'accord. — 3. Voiture publique.

LA rO.NTAlKE.

Aussitôt que le char chemine S

Et qu'elle voit les gens marcher, Elle s'en attribue uniquement la gloire. Va, vient, fait l'empressée : il semble que ce soit Un sergent de bataille* allant en chaque endroit Faire avancer ses gens et hâter la victoire.

La mouche, en ce commun besoin.

Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin*. Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire.

Le moine disait son bréviaire :

Il prenait bien son temps ! Une femme chantait : C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait ! Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles

Et fait cent sottises pareilles.

Après bien du travail, le coche arrive au haut : Respirons maintenant ! dit la mouche aussitôt : J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine. Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine.

Ainsi certaines gens, faisant les empressés. S'introduisent dans les affaires :

Ils font partout les nécessaires

Et, partout importuns, devraient être chassés.

X — La Laitière et le Pot au lait.

PERRETTE, sur sa tête ayant un pot au lait

Bien posé sur un coussinet.

Prétendait arriver sans encombre à la ville. Légère et court vêtue, elle allait à grands pas. Ayant mis, ce jour-là, pour être plus agile,

Qjtillon* simple et souliers plats.

Notre laitière ainsi troussée'

Comptait déjà dans sa pensée Tout le prix de son lait ; en employait l'argent ; Achetait un cent d'oeufs, faisait triple couvée ; La chose allait à bien par son soin diligent.

Il m'est, disait-elle, facile

I. Va régulièrement son train. — 2. Officier supérieur qui rangeait les troupes en batailla suivaot les ordres du général. — 3. Souci. — 4. Jupon. — 5. Ajustée.

D'élever des poulets autour de ma maison ;

Le renard sera bien habile S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon. Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ; Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable : J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon. Et qui m'empêchera de mettre en notre étable. Vu le prix dont il est, une vache et son veau. Que je verrai sauter au milieu du troupeau? Perrette là-dessus saute aussi, transportée ^ ! Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée. La dame- de ces biens, quittant d'un œil marri'

Sa fortune ainsi répandue,

Va s'excuser à son mari,

En grand danger d'être battue.

Le récit en farce* en fut fait ;

On l'appela le Pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne?

Qui ne fait châteaux en Espagne'?

Picrochole», Pyrrhus', la laitière, enfin tous.

Autant les sages que les fous, Chacun songe en veillant ; il n'est lien de plus doux Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ;

Tout le bien du monde est à nous.

Tous les honneurs, toutes les femmes.

Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ; Je m'écarte, je vais détrôner le sophi* ;

On m'élit roi, mon peuple m'aime ; Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant : Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même.

Je suis gros Jean' comme devant.

XI — Le Curé et le Mort.

UN mort s'en allait tristement S'emparer de son dernier gîte ; Un curé s'en allait gaiement Enterrer ce mort au plus vite.

I. De joie. — 2. La maîtresse. — 3. Désolé. — 4. Pièce de théâtre bouffonne.— 5. Former des projets chimériques. — 6. Roi ridiculisé par Rabelais. — 7. Roi d'Epire qui avait rêvé de conquérir toute la terre. — 8. Le shab de Perse. — 9. Un lourdaud, un rustre

Notre défunt était en carrosse porté, Bien et dûment empaqueté.

Et vêtu d'une robe, hélas ! qu'on nomme bière. Robe d'hiver, robe d'été.

Que les morts ne dépouillent guère.

Le pasteur était à côté

/ Et récitait, à l'ordinaire,

Maintes dévotes oraisons.

Et des psaumes et des leçons'.

Et des versets* et des répons». — Monsieur le mort, laissez-nous faire.

On vous en donnera de toutes façons ; Il ne s'agit que du salaire.

Messire Jean Chouait* couvait des yeux son mort,

Gjmme si l'on eût dû lui ravir ce trésor ;

Et des regards semblait lui dire : — Monsieur le mort, j'aurai de vous Tant en argent, et tant en cire».

Et tant en autres menus coûts».

Il fondait là-dessus l'achat d'une feuillette Du meilleur vin des environs :

Certaine nièce assez propette' Et sa chambrière Pâquette Devaient avoir des cotillons».

Sur cette agréable pensée Un heurt survient : adieu le char.

Voilà messire Jean Chou art

Qui du choc de son mort a la tête cassée.

Le paroissien en plomb entraîne son pasteur ; Notre curé suit son seigneur ; Tous deux s'en vont de compagnie.

Proprement toute notre vie Est le curé Chouart, qui sur son mort comptait. Et la fable du Pot de lait.

I. Petits chapitres de l'Ecriture que l'on récite à matines. — 2. Alinéas de l'an de c»»s chapitres. — 3. Paroles dites en réponse aux leçons de matines. — 4. Nom tiré de Rabelais. — 3. Il s'agit de cierges brûlés à l'enterrement. — 6. Dépenses. — 7. Proprette : proprette. — 8. Jupons.

XII — L'Homme qui court après la Fortune, et THomme qui Fattend dans son lit.

QUI ne court après la Fortune?

Je voudrais être en lieu d'où je pusse aisément

Contempler la foule importune

De ceux qui cherchent vainement Cette fille du Sort de royaume en royaume. Fidèles courtisans d'un volage fantôme.

Quand ils sont près du bon moment, L'insconstante aussitôt à leurs désirs échappe. Pauvres gens ! Je les plains ; car on a pour les fous

Plus de pitié que de courroux.

Cet homme, disent-ils, était planteur de choux ;

Et le voilà devenu pape !

Ne le valons-nous pas? — Vous valez cent fois mieux :

Mais que vous sert votre mérite?

La fortune a-t-elle des yeux?

Et puis la papauté vaut-elle ce qu'on quitte. Le repos? le repos, trésor si précieux Qu'on en faisait jadis le partage des dieux' I Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse.

Ne cherchez point cette déesse, Elle vous cherchera : son sexe en use ainsi.

Certain couple d'amis, en un bourg établi, Possédait quelque bien. L'un soupirait sans cesse Pour la Fortune ; il dit à l'autre un jour :

Si nous quittions notre séjour?

Vous savez que nul n'est prophète En son pays : cherchons notre aventure ailleurs. — Cherchez, dit l'autre ami : pour moi, je ne souhaite

Ni climats ni destins meilleurs.

Contentez-vous, suivez votre humeur inquiète' : Vous reviendrez bientôt. Je lais vœu cependant

De dormir en vous attendant. L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare".

S'en va par voie et par chemin. ,

Il arriva le lendemain En un lieu que devait la déesse bizarre

I. C'était la doctrine des Epicuriens, qui établissaient les dieux dans le repos et l'indifférence absolue. — 2. Inquiète : agitée. — 3. Homme avide d'argent.

Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu, c'est la cour.

Là donc pour quelque temps il fixe son séjour.

Se trouvant au coucher, au lever', à ces heures Que l'on sait être les meilleures ;

Bref se trouvant à tout et n'arrivant à rien.

Qu'est ceci? se dit-il, cherchons ailleurs du bien.

La Fortune pourtant habite ces demeures ;

Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci, Chez celui-là : d'où vient qu'aussi

Je ne puis héberger cette capricieuse?

On mo l'avait bien dit, que des gens de ce lieu

L'on n'aime pas toujours l'humeur ambitieuse.

Adieu, messieurs de cour; messieurs de cour, adieu :

Suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte-.

La Fortune a, dit-on, des temples à Surate'.

Allons là. Ce fut un de dire et s'embarquer.

Ames de bronze, humains, celui-là fut sans doute

Armé de diamant qui tenta cette route.

Et le premier osa l'abîme défier !

Celui-ci, pendant son voyage.

Tourna les yeux vers son village Plus d'une fois, essuyant les dangers

Des pirates, des vents, du calme et dei rochers.

Ministres de la mort : avec beaucoup de peines

On s'en va la chercher en des rives lointaines,

La trouvant assez tôt sans quitter la maison.

L'homme arrive au Mogol* : on lui dit qu'au Japon

La Fortune pour lors distribuait ses grâces. Il y court. Les mers étaient lasses De le porter ; et tout le fruit Qu'il tira de ses longs voyages,

Ce fut une leçon que donnent les sauvages :

Demeure en ton pays, par la nature instruit.

Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme Que le Mogol l'avait été :

Ce qui lui fit conclure en somme

Qu'il avait à grand tort son village quitté. Il renonce aux courses ingrates.

Revient en son pays, voit de loin ses pénates».

I. Le coucher, le lever du grand roi, réceptions officielles auxquelles assist.iicnt les ministres et les courtisans. — 2. Abuse. — 3. Ville de l'Inde. — 4. Dans l'empire du Grand Mogol. — • 5. Dieux du foyer chez les Romains.

Pleure de joie et dit : Heureux qui vit chez soi. De régler ses désirs laisant tout son emploi !

Il ne sait que par ouï-dire Ce que c'est que la cour, la mer, et ton empire. Fortune, qui nous fais passer devant les yeux Des dignités, des biens que jusqu'au bout du monde On suit, sans que l'efifet aux promesses réponde. Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux.

En raisonnant de cette sorte.

Et contre la Fortune ayant pris ce conseil'.

Il la trouve assise à la porte De son ami, plongé dans un profond sommeil.

XIII — Les deux Coqs.

DEUX coqs vivaient en paix : une poule survint.

Et voilà la guerre allumée.

Amour, tu perdis Troie ^ et c'est de toi que vint

Cette querelle envenimée Où du sang des dieux» même on vit le Xanthe* teint ! Longtemps entre nos coqs le combat se maintint ; Le bruit s'en répandit par tout le voisinage : La gent' qui porte crête au spectacle accourut.

Plus d'une Hélène au beau plumage Fut ie prix du vainqueur. Le vaincu disparut : Il alla se cacher au fond de sa retraite.

Pleura sa gloire et ses amours.

Ses amours qu'un rival, tout lier de sa défaite. Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours Cet objet rallumer sa haine et son courage ; Il aiguisait son bec, battait l'air de ses flancs.

Et, s'exerçant contre les vents.

S'armait d'une jalouse rage.

Il n'en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits S'alla percher et chanter sa victoire.

Un vautour entendit sa voix :

Adieu les amours et la gloire ;

I. Cette détermination. — 2. L'enlèvement d'Hélène, femme de Ménélas, par Paris déchaîna en effet la guerre de Troie. — 3. Vénus et Mars furent blessés par Diomède {Iliade, ch. V). — 4. Rivière de la Troade. — 5. La nation.

Tout cet orgueil périt sous l'ongle du vautour. Enfin, par un fatal retour Son rival autour de la poule S'en revint faire le coquet.

Je laisse à penser quel caquet ; Car il eut des femmes en foule.

La Fortune se plaît à faire de ces coups : Tout vainqueur insolent à sa perte travaille. Défions-nous du Sort, et prenons garde à nous Après le gain d'une bataille.

XIV — L'Ingratitude et l'Injustice des hommes envers la Fortune.

UN trafiquant sur mer, par bonheur, s'enrichit. Il triompha des vents pendant plus d'un voyage : Gouffre, banc, ni rocher, n'exigea de péage* D'aucun de ses ballots ; le Sort l'en affranchit. Sur tous ses compagnons Atropos* et Neptune Recueillirent leurs droits, tandis que la Fortune Prenait soin d'amener son marchand à bon port. Acteurs •, associés, chacun lui fut fidèle. Il vendit son tabac, son sucre, sa cannelle.

Ce qu'il voulut, sa porcelaine encor :

Le luxe et la folie enflèrent son trésor ;

Bref, il plut dans son escarcelle* ; On ne parlait chez lui que par doubles ducats' ; Et mon homme d'avoir chiens, chevaux et carrosses :

Ses jours de jeûne étaient des noces.

Un sien ami, voyant ces somptueux repas, Lui dit : Et d'où vient donc un si bon ordinaire? — Et d'où me viendrait-il que* de mon savoir-faire? Je n'en dois rien qu'à moi, qu'à mes soins, qu'au talent De risquer à propos et bien placer l'argent. Le profit lui semblant une fort douce chose,

I. Droit que l'on paye pour passer sur un pont, un chemin, etc. — 2. Celle des trois Parques qui coupait le fil de la vie. — 3. Agents d'une maison de commerce pour la vente et l'achat des marchandises en pays étrangers. — 4. On appelait ainsi au moyen âge une grande bourse que l'on portait sur le côté pendue à la ceinture. — 5. Monnaie d'or qui valait cent dix sous. — 6. Sinon de.

n risqua de nouveau le gain qu'il avai*: fait ; Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.

Son imprudence^ en fut la cause :

Un vaisseau mal frété périt au premier vent ; Un autre, mal pourvu des armes nécessaires.

Fut enlevé pa" les corsaires ;

Un troisième au port arrivant.

Rien n'eut cours ni débit : le luxe et la folie

N'étaient plus tels qu'auparavant.

Enfin ses facteurs le trompant.

Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie. Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,

Il devint pauvre tout d'un coup.

Son ami, le voyant en mauvais équipage', Lui dit : D'où vient cela? — De la Fortune, hélas ! Consolez-vous, dit l'autre, et, s'il ne lui plaît pas Que vous soyez heureux, tjut au moins soyez sage.

Je ne sais s'il crut ce conseil :

Mais je sais que chacun impute, en cas pareil.

Son bonheur à son industrie* ; Et si de quelque échec notre faute est suivie,

Nous disons injures au Sort.

Chose n'est ici plus commune.

Le bien, nous le faisons • le mal, c'est la Fortune : On a toujours raison, le Destin toujours tort.

XV — Les Devineresses.

C'EST souvent du hasard que naît l'opinion. Et c'est l'opinion qui fait toujours la vogue.

Je pourrais fonder ce prologue Sur gens de tous états : tout est prévention. Cabale, entêtement ; point ou peu de justice. C'est un torrent : qu'y faire? Il faut qu'il ait son cours.

Cela fut et sera toujours.

Une femme, à Paris, faisait la pythonisse* :

I. Son défaut de prudence et de prévoyance. — 2. Voyant son train de maison péricliter, diminuer. — 3. Intelligence, adresse. — 4. Nom de la prêtresse de l'oracle de Delphes. Au figuré : femme qui fait métier de prédire l'avenir.

On l'allait consulter sur chaque événement ; Perdait-on un chiffon, avait-on un amant. Un mari vivant trop, au gré de son épouse. Une mère fâcheuse, une femme jalouse ;

Chez la de vineuse on courait Pour se faire annoncer ce que l'on désirait.

Son fait^ consistait en adresse :

Quelques termes de l'art, beaucoup de hardiesse. Du hasard quelquefois, tout cela concourait. Tout cela bien souvent faisait crier miracle. Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats »,

Elle passait pour un oracle.

L'oracle était logé dedans* un galetas.

Là, cette femme emplit sa bourse

Et, sans avoir d'autre ressource.

Gagne de quoi donner un rang à son mari ; Elle achète un office*, une maison aussi.

Voilà le galetas rempli D'une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville, Femmes, filles, valets, gros messieurs, tout enfin. Allait, comme autrefois, demander son destin ; Le galetas devint l'antre de la Sibylle*. L'autre femelle avait achalandé ce lieu. Cette dernière femme eut beau faire, eut beau dire. Moi devine* ! on se moque : eh ! messieurs, sais-je lire? Je n'ai jamais appris que ma croix de par Dieu'. Point de raisons : fallut deviner et prédire,

Mettre à part force bons ducats.

Et gagner malgré soi plus que deux avocats. Le meuble et l'équipage* aidaient fort à la chose : Quatre sièges boiteux, un manche de balai, Tout sentait son sabbat* et sa métamorphose.

Quand cette femme aurait dit vrai

Dans une chambre tapissée.

On s'en serait moqué : la vogue était passée Au galetas ; il avait le crédit.

L'autre femme se morfondit.

I. Ce qu'elle faisait... — 2. Nom du poids qui exprime la perfection ou l'imptTfection du titre de l'or.Vingt-quatre carats est le degré le plus élevé. — 3. Dans. — 4. Une charge civile. — 5. Antre sauvage décrit par Virgile (Enéide, VI). — 6. Devine : devineresse.

— 7. Nom populaire de l'alphabet, à cause de la croix qui précédait la première lettre

— 8. L'ameublement. — 9. Assemblée nocturne de sorciers et de sorcières.

L'enseigne fait la chalandise*.

J'ai vn dans le palais une robe mal mise*

Gagner gros : les gens l'avaient prise Pour maître tel, qui traînait après soi Force écoutants. Demandez-moi pourquoi •.

XVI — Le Chat, la Belette et le petit Lapin,

DU palais d'un jeune lapin

Dame belette, un beau matin,

S'empara : c'est une rusée.

Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée. Elle porta chez lui ses pénates*, un jour Qu'il était allé faire à l'aurore sa cour

Parmi le thym et la rosée.

Après qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours, Jeannot lapin retourne aux souterrains séjours. La belette avait mis le nez à la fenêtre. O dieux hospitaliers ! que vois-je ici paraître? Dit l'animal chassé du paternel logis.

Holà ! madame la belette.

Que l'on déloge sans trompette.

Ou je vais avertir tous les rats* du pays. La dame au nez pointu répondit que la terre

Était au premier occupant.

C'était un beau sujet de guerre.

Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant 1

Et quand ce serait un royaume.

Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi

En a pour toujours fait l'octroi' A Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,

Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi.

Jean Lapin allégua la coutume' et l'usage. Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils. L'ont de Pierre à Simon, puis à moi, Jean, transmis.

1. Grand nombre de clients. — 2. Un homme qui avait mis une robe pour une antre . — 3. Je ne pourrai vous répondre, car mo inon plus, je n'en sais rien. — 4. Dieux du foyer chez les Latins. — 5. Les ennemis des belettes. — 6. En a fait concession. — 7. Ce mot désignait la législation introduite dans certaines provinces par l'usage seul : la coutume de Bourgogne.

Le premier occupant, est-ce une loi plus sage?

Or bien, sans crier avantage.

Rapportons-nous S dit-elle, à Raminagrobis*. C'était un chat, vivant comme un dévot ermite.

Un chat faisant la chattemite», Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras.

Arbitre expert sur tous les cas.

Jean lapin pour juge l'agrée.

Les voilà tous deux arrivés

Devant sa majesté fourrée.

Grippeminaud* leur dit : Mes enfants, approchez. Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause. L'un et l'autre approcha, ne craignant nulle chose. Aussitôt qu'à portée il vit les contestants,

Grippeminaud, le bon apôtre.

Jetant des deux côtés la griffe en même temps. Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.

Ceci ressemble fort aux débats qu'ont parfois Les petits souverains se rapportant' aux rois.

XVII — La Tête et la Queue du Serpent.

LE serpent a deux parties

Du genre humain ennemies.

Tête et queue ; et toutes deux

Ont acquis un nom fameux

Auprès des Parques cruelles :

Si bien qu'autrefois entre elles

Il survint de grands débats Pour le pas.

La tête avait toujours marché devant la queue.

La queue au ciel se plaignit Et lui dit :

Je fais mainte et mainte lieue

Comme il plaît à celle-ci :

Croit-elle que toujours j'en veuille user ainsi?

I. Soumettons notre cas. — 2. Nom comique : Rabelais l'a appliqué à un vieux poète {Pantagruel, liv. III, ch. xxi). — 3. Faire la chatte mite, c'est faire la chatte douce, faire l'hypociite. — 4. Autre nom comique tiré de Rabelais — 5. Quaud ils s'en rapportent

FABLE XV ni - 29

Je suis son humble servante'.

On m'a faite, Dieu merci.

Sa sœur et non sa suivante.

Toutes deux de même sang, Traitez-nous de même sorte : Aussi bien qu'elle je porte Un poison prompt et puissant*.

Enfin, voilà ma requête :

C'est à vous de commander Qu'on me laisse précéder, A mon tour, ma sœur la tête.

Je la conduirai si bien Qu'on ne se plaindra de rien.

Le ciel eut pour ses vœux une bouté cioielle.

Souvent sa complaisance a de méchants effets.

Il devrait être sourd aux aveugles souhaits.

Il ne le fut pas lors ; et la guide' nouvelle. Qui ne voyait, au grand jour.

Pas plus clair que dans un four.

Donnait tantôt contre un marbre.

Contre un passant, contre un arbre :

Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur.

Malheureux les États tombés dans son erreur !

XVIII — Un Animal dans la Lune.

PENDANT qu'un philosophe* assure Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés.

Un autre philosophe* jure

Qu'ils ne nous ont jamais trompés.

Tous les deux ont raison ; et la philosophie Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont Tant que sur leur rapport les hommes jugeront ;

Mais aussi, si l'on rectifie L'image de l'objet sur son éloignement,

Sur le milieu qui l'environne.

1. Fonnule ironique par laquelle on prend congé de quelqu'un : pardon, je me retire.

■ a. Erreur d'histoire naturelle. — 3. Ce mot s'employait alors avec les deux genres.

■ 4. Démocrite. — 5. Epicure.

Sur l'organe et sur l'instrument.

Les sens ne tromperont personne.

La nature ordonna ces choses sagement : J'en dirai quelque jour les raisons amplement. J'aperçois le soleil : quelle en est la figure? Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour ; Mais si je le voyais là-haut dans son séjour, Que serait-ce à mes yeux que^ l'œil de la nature? Sa distance me fait juger de sa grandeur ; Sur' l'angle et les côtés ma main la' détermine. L'ignorant le croit plat ; j'épaissis sa rondeur : Je le rends immobile ; et la terre chemine. Bref, je démens mes yeux en toute sa machine : Ce sens ne me nuit point par son illusion.

Mon âme, en toute occasion.

Développe le vrai caché sous l'apparence ;

Je ne suis point d'intelligence Avecque mes regards, peut-être un peu trop prompts. Ni mon* oreille, lente à m'apporter les sons. Quand l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse :

La raison décide en maîtresse.

Mes yeux, moyennant ce secours.

Ne me trompent jamais en me mentant toujours. Si je crois leur rapport, erreur assez commune. Une tête de femme est au corps de la lune. Y peut-elle être? Non. D'où vient donc cet objet*? Quelques lieux inégaux font de loin cet efîet. La lune nulle part n'a sa surface unie : Montueuse en des lieux, en d'autres aplanie. L'ombre avec la lumière y peut tracer souvent

Un homme, un bœuf, un éléphant. Naguère l'Angleterre y vit chose pareille. La lunette placée, un animal nouveau

Parut dans cet astre si beau ;

Et chacun de crier merveille.

Il était arrivé là-haut un changement Qui présageait sans doute un grand événement. Savait-on si la guerre entre tant de puissances N'en était point l'effet? Le monarque accourut :

I. Que serait-il, si ce n'est. — 2. Sur : d'après. — 3. La, c'est-à-dire la distance. 4. Ni mon : ni avec mon. — 5. Objet : apparence, ce que j'ai devant mes yeux.

Il favorise en roi ces hautes connaissances.

Le monstre dans la lune à son tour lui parut.

C'était une souris cachée entre les verres ;

Dans la lunette était la source de ces guerres.

On en rit. Peuple heureux ! quand pourront les Français

Se donner, comme vous, entiers à ces emplois !

Mars nous fait recueillir d'amples moissons de gloire :

C'est à nos ennemis de craindre les combats,

A nous de les chercher, certains que la Victoire,

Amante de Louis, suivra partout ses pas.

Ses lauriers nous rendront célèbres dans l'histoire.

Même les Filles de Mémoire * Ne nous ont point quittés ; nous goûtons des plaisirs : La paix fait nos souhaits, et non point nos soupirs. Charles en sait jouir : il saurait dans la guerre Signaler sa valeur, et mener l'Angleterre A ces jeux qu'en repos elle voit aujourd'hui'. Cependant s'il pouvait apaiser la querelle'. Que d'encens ! Est-il rien de plus digne de lui? La carrière d'Auguste a-t-elle été moins belle Que les fameux exploits du premier des Césars ? O peuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts?

I. Les Muses. — 2. En 1674, Charles II, roi d'Angleterre, avait dû, sous la pression du parlement, conclure séparément la paix avec la Hollande. — 3. Ce même prince était devenu l'arbitre des négociations qui se terminèrent par le traité de paix de Nimègue eo 1679.

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