‹ Fables (volume 5)Chapitre 44 sur 73 · I. Réfléchi longuement sur la chose, sur cette affaire · texte numérisé non relu

I. Réfléchi longuement sur la chose, sur cette affaire

Un rastre l'abattait : c'était là son loyer* .

Quoique, pendant tout l'an, libéral il nous donne

Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne,

L'ombre l'été, l'hiver les plaisirs du foyer.

Que ne l'émondait-on, sans prendre la cognée?

De» son tempérament, il eût encor vécu.

L'homme, trouvant mauvais que l'on l'eût convaincu.

Voulut ? toute force avoir cause gagnée.

Je suis bien bon. dit-il, d'écouter ces gens-là I

Du sac et du serpent aussitôt il donna

Contre les murs tant qu'il tua la bête.

On en use ainsi chez les grands :

La raison les offense ; ils se mettent en tête Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens. Et serpents.

Si quelqu'un desserre les dents.

C'est un sot. J'en conviens : mais que faut-il donc faire?

Parler de loin, ou bien se taire.

II — La Tortue et les deux Canards.

UNE tortue était, à la tête légère.

Qui, lasse de son trou, voulut voir du pays. Volontiers on fait cas d'une terre étrangère ; Volontiers gens boiteux haïssent le logis.

Deux canards, à qui la commère

Communiqua ce beau dessein.

Lui dirent qu'ils avaient de quoi la satisfaire.

Voyez-vous ce large chemin?

Nous vous voiturerons, par l'air, en Amérique :

Vous verrez mainte république, Maint royaume, maint peuple ; et vous profiterez Des différentes mœurs que vous remarquerez. Ulysse* en fit autant. On ne s'attendait guère

De voir Ulysse en cette affaire. La tortue écouta la proposition.

Marché fait, les oiseaux forgent une machine

Pour transporter la pèlerine*.

I. Sa récompense. — 2. De : par l'effet de. — 3. Le héros de l'Odyssée. — 4. La voyageuse.

Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton. Serrez bien, dirent-ils, gardez de lâcher prise. Puis chaque canard prend ce bâton par un bout. La tortue enlevée, on s'étonne partout

De voir aller en cette guise

L'animal lent et sa maison, Justement au milieu de l'un et l'autre oison. Miracle ! criait-on : venez voir dans les nues

Passer la reine des tortues. — La reine ! vraiment oui : je la suis en effet ; Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait De passer son chemin sans dire aucune chose ; Car, lâchant le bâton en desserrant les dents, Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants. Son indiscrétion* de sa perte fut cause.

Imprudence, babil, et sotte vanité.

Et vaine curiosité, Ont ensemble étroit parentage.

Ce sont enfants tous d'un lignage*.

III — Les Poissons et le Cormoran.

IL n'était point d'étang dans tout le voisinage Qu'un cormoran n'eût mis à contribution : Viviers et réservoirs lui payaient pension. Sa cuisine allait bien : mais, lorsque le long âge

Eut glacé le pauvre animal,

La même cuisine alla mal.

Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même. Le nôtre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux,

N'ayant ni filets ni réseaux*.

Soulïrait une disette extrême.

Que fit-il? Le besoin, docteur en stratagème, Lui fournit celui-ci. Sur le bord d'un étang

Cormoran vit une écrevisse.

Ma commère, dit-il, allez tout à l'instant

Porter un avis important

A ce peuple : il faut qu'il périsse ;

I. Son bavardage intempestif. — 2. Enfaots issus d'une même lignée ou race. — 3. Petits rets, petits filets.

iOO — LIVRE X

Le maître de ce lieu dans huit jours péchera.

L'écre visse en hâte s'en va

Conter le cas. Grande est l'émute»,

On court, on s'assemble, on députe

A l'oiseau : Seigneur Cormoran, D'où vous vient cet avis? Quel est votre garant?

Etes-vous sûr de cette affaire?

N'y savez-vous remède? Et qu'est-il bon de faire? — Changer de lieu, dit-il. — Comment le ferons-nous? — N'en soyez point en soin* : je vous porterai tous

L'un après l'autre, en ma retraite.

Nul que Dieu seul et moi n'en connaît les chemins :

Il n'est demeure plus secrète. Un vi\der que Nature y creusa de ses mains.

Inconnu des traîtres humains.

Sauvera votre république.

On le crut. Le peuple aquatique

L'un après l'autre fut porté

Sous ce rocher peu fréquenté.

Là, Cormoran le bon apôtre.

Les ayant mis en un endroit

Transparent, peu creux, fort étroit.

Vous les prenait sans peine, un jour l'un, un jour l'autre ;

Il leur apprit à leurs dépens Que l'on ne doit jamais avoir de confiance

En ceux qui sont mangeurs de gens.

Ils y perdirent peu, puisque l'humaine engeance En aurait aussi bien croqué sa bonne part.

Qu'importe qui vous mange, homme ou loup? toute panse Me paraît une à cet égard :

Un jour plus tôt, un jour plus tard, Ce n'est pas grande différence.

IV — L'Enfouisseur et son Compère.

UN pince-maille» avait tant amassé

Qu'il ne savait où loger sa finance*.

L'avarice, compagne et soeur de l'ignorance.

I. Pour émeute. — 2. En peine. — 3. Un avare : la maille valait la moitié du denier. — 4. Argent.

Le rendait fort embarrassé

Dans le choix d'un dépositaire ; Car il en voulait un, et voici sa raison : L'objet tente ; il faudra que ce monceau s'altère

Si je le laisse à la maison :

Moi-même de mon bien je serai le larron. — Le larron? Quoi ! jouir, c'est se voler soi-même? Mon ami, j'ai pitié de ton erreur extrême.

Apprends de moi cette leçon :

Le bien n'est bien qu'en tant que l'on s'en peut défaire. Sans cela c'est un mal. Veux-tu le réserv^er Pour un âge et des temps qui n'en ont plus que faire : La peine d'acquérir, le soin de conserver, Otent le prix à l'or, qu'on croit si nécessaire.

Pour se décharger d'urx tel soin, Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin. Il aima mieux la terre ; et, prenant son compère S Celui-ci l'aide. Ils vont enfouir le trésor. Au bout de quelque temps l'homme va voir son or ;

Il ne retrouva que le gîte.

Soupçonnant à bon droit le compère, il va vite Lui dire : Apprêtez-vous ; car il me reste encor Quelques deniers : je veux les joindre à l'autre masse. Le compère aussitôt va remettre en sa place

L'argent volé ; prétendant bien Tout reprendre à la fois, sans qu'il y manquât rien.

Mais, pour ce coup, l'autre fut sage : Il retint tout chez lui, résolu de jouir.

Plus n'entasser, plus n'enfouir ; Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage',

Pensa tomber de sa hauteur.

Il n'est pas malaisé de tromper un trompeur.

V — Le Loup et les Bergers.

UN loup rempli d'humanité (S'il en est de tels dans le monde) Fit un jour sur sa cruauté,

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