Camarade. — 2. L'argent remis en gage
Quoiqu'il ne l'exerçât que par nécessité,
Une réflexion profonde.
Je suis haï, dit-il, et de qui? de chacun.
Le loup est l'ennemi commun :
Chiens, chasseurs, villageois, s'assemblent pour sa perte Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris : C'est par là que de loups l'Angleterre est déserte*.
On y mit notre tête à prix.
Il n'est hobereau* qui ne fasse
Contre nous tels bans* publier :
Il n'est marmot osant crier Que du loup aussitôt sa mère ne menace.
Le tout pour un âne rogneux*, Pour un mouton pourri, pour quelque chien hargneux.
Dont j'aurai passé mon en\'ie'.
Eh bien ! ne mangeons plus de chose ayant eu vie : Paissons l'herbe, broutons, mourons de faim plutôt.
Est-ce une chose si cruelle?
Vaut-il mieux s'attirer la haine universelle? Disant ces mots, il vit des bergers, pour leur rôt.
Mangeant un agneau cuit en broche.
Oh ! oh ! dit-il, je me reproche Le sang de cette gent* : voilà ses gardiens
S'en repaissant, eux et leurs chiens ;
Et moi, loup, j'en ferai scrupule !
Non, par tous les dieux ! non ; je serais ridicule :
Thibaut l'agnelet' passera.
Sans qu'à la broche je le mette.
Et non seulement lui, mais la mère qu'il tette.
Et le père qui l'engendra.
Ce loup avait raison. Est-il dit qu'on nous voie
Faire festin de toute proie, Manger les animaux ; et nous les réduirons Aux mets de l'âge d'or' autant que nous pourrons.
Ils n'auront ni croc ni marmite !
Bergers ! bergers, le loup n'a tort
I. Vers 961 le roi Edgar remplaça le tribut d'argent par un tribut de trois cents tètes
de loups. — 2. Gentilhomme de campagne. — 3. Le ban était une publication, faite au
son de la trompette ou du tambour, des ordres d'un chef. — 4. Qui a la rogne, la gale. —
5. Sur lequel j'aurai satisfait l'envie de le manger. — 6. Nation. — 2- Le petit agneau
' qu'on nomme Thibaut. — 8. C'est-à-dire aux fruits que donne la terre.
Que quand il n'est pas le pins fort : Voulez- vous qu'il vive en ermite?
VI — L'Araignée et THirondelle,
O Jupiter, qui sus de ton cerveau, Par un secret d'accouchement nouveau.
Tirer Pallas', jadis mon ennemie-.
Entends ma plainte une fois en ta vie ! Progné' me vient enlever les morceaux ; Caracolant*, frisant l'air et les eaux.
Elle me prend mes mouches à ma porte : Miennes je puis les dire ; et mon réseau En serait plein sans ce maudit oiseau : Je l'ai tissu de matière assez forte.
Ainsi, d'un discours insolent, Se plaignait l'araignée autrefois tapissière.
Et qui, lors étant filandière.
Prétendait enlacer' tout insecte volant.
La sœur de Philomèle^ attentive à sa proie. Malgré le bestion', happait mouches dans l'air. Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie*, Que ses enfants gloutons, d'un bec toujours ouvert. D'un ton demi-formé, bégayante couvée, Demandaient par des cris encor mal entendus.
La pauvre aragne' n'ayant plus Que la tête et les pieds, artisans superflus.
Se vit elle-même enlevée :
L'hirondelle, en passant, emporta toile, et tout, Et l'animal pendant au bout.
Jupin pour chaque état mit deux tables au monde : L'adroit, le vigilant et le fort sont assis
A la première ; et les petits
Mangent leur reste à la seconde.
I. Vulcain fendit le crâne de Jupiter, et Pallas en sortit tout armée. — 2. Arachné, habile ouvrière, défia Pallas, qui la métamorphosa en araignée. — 3. L'hirondelle. — 4. Caracoler se dit d'un cheval qui exécute des demi-voltes à droite et à gauche. Ici : voler çà et là. — 5. Prendre dans ses Incs. — 6. Progné, c'est-à-dire l'hirondelle. — 7. Petite béte. — 8. Jouissance. — 9. Vieux mot pour araignée.
VII — La Perdrix et les Coqs.
PARMI de certains coqs, incivils, peu galants,
Toujours en noise* et turbulents.
Une perdrix était nourrie.
Son sexe, et l'hospitalité, De la part de ces coqs, peuple à l'amour porté. Lui faisaient espérer beaucoup d'hgnnêteté : Ils feraient les honneurs de la ménagerie ^ Ce peuple cependant, fort souvent en furie. Pour la dame étrangère ayant peu de respect. Lui donnait fort souvent d'horribles coups de bec.
D'abord elle en fut afQigée ; Mais, sitôt qu'elle eut vu cette troupe enragée S'entre-battre elle-même et se percer les flancs. Elle se consola. Ce sont leurs mœurs, dit-elle ; Ne les accusons point, plaignons plutôt ces gens :
Jupiter sur un seul modèle
N'a pas formé tous les esprits ; Il est des naturels de coqs et de perdrix. S'il dépendait de rnoi, je passerais ma vie
En plus honnête compagnie.
Le maître de ces lieux en ordonne autrement.
Il nous prend avec des tonnelles*.
Nous loge avec des coqs, et nous coupe les ailes : C'est de l'homme qu'il faut se plaindre seulement.
VIII — Le Chien à qui on a coupé les oreilles.
QU'AI-je fait pour me voir ainsi
Mutilé par mon propre maître?
Le bel état oiî me voici !
Devant les autres chiens oserai- je paraître? O rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans.
Qui vous ferait choses pareilles... !
Ainsi criait Mouflar, jeune dogue ; et les gens,
I. En dispute. — 2. Endroit d'une ferme où l'on met les bestiaux, la basse-cour, ou l'on fait la lessive, etc. — 3. Filets soutenus par des cercles pour la chasse des perdrix.
Peu touchés de ses cris douloureux et perçants. Venaient de lui couper sans pitié les oreilles. Mouflar y croyait perdre. Il vit avec le temps Qu'il y gagnait beaucoup ; car, étant de nature A piller ses pareils, mainte mésaventure L'aurait fait retourner chez lui Avec cette partie en cent lieux altérée : Chien hargneux a toujours l'oreille déchirée.
Le moins qu'on peut laisser de prise aux dents d'autrui. C'est le mieux. Quand on n'a qu'un endroit à défendre,
On le munit, de peur d'esclandre' :
Témoin maître Mouflar armé d'un gorgerin^ ; Du reste ayant d'oreille autant que sur ma main.
Un loup n'eût su par où le prendre.
IX — Le Berger et le Roi.
DEUX démons à leur gré partagent notre vie, Et de son patrimoine ont chassé la raison ; Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie : Si vous me demandez leur état et leur nom, J'appelle l'un amour, et l'autre, ambition. Cette dernière étend le plus loin son empire ;
Car même elle entre dans l'amour.
Je le ferai bien voir ; mais mon but est de dire Comme un roi fit venir un berger à sa cour. Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes.
Ce roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs. Bien broutant, en bon corps*, rapportant tous les ans. Grâce aux soins du berger, de très notables sommes. Le berger plut au roi par ces soins diligents. Tu mérites, dit-il, d'être pasteur de gens : Laisse-là tes moutons, viens conduire des hommes ;
Je te fais juge souverain.
Voilà notre berger la balance* à la main. Quoiqu'il n'eût guère vu d'autres gens qu'un ermite, Son troupeau, ses mâtins", le loup et puis c'est tout,
I. Accident fâcheux. — 2. Collier de fer à mailles. — 3. En bon état. — 4. Attribut de Thémis, déesse de la justice. — 5. Gros chien de berger ou de basse-cour.
Il avait du bon sens ; le reste vient ensuite :
Bref il en vint fort bien à bout.
L'ermite son voisin accourut pour lui dire : Veillé-je? et n'est-ce point un songe que je vois? Vous, favori ! vous, grand ! Défiez-vous des rois : Leur faveur est glissante : on s'y trompe ; et le pire C'est qu'il en coûte cher : de pareilles erreurs Ne produisent jamais que d'illustres malheurs. Vous ne connaissez pas l'attrait qui vous engage : Je vous parle en ami, craignez tout. L'autre rit.
Et notre ermite poursuivit :
Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage. Je crois voir cet aveugle à qui, dans un voyage,
Un serpent engourdi de froid Vint s'offrir sous la main : il le prit pour un fouet ; Le sien s'était perdu, tombant de sa ceinture. Il rendait grâce au ciel de l'heureuse aventure. Quand un passant cria : Que tenez-vous? ô dieux ! Jetez cet animal traître et pernicieux,
Ce serpent ! — C'est un fouet. — C'est un serpent, vous A me tant tourmenter quel intérêt m'oblige? (dis-je !
Prétendez-vous garder ce trésor? — Pourquoi non? Mon fouet était usé ; j'en retrouve un fort bon :
Vous n'en parlez que par envie. —
L'aveugle enfin ne le crut pas,
Il en perdit bientôt la vie :
L'animal dégourdi piqua son homme au bras. —
Quant à vous, j'ose vous prédire Qu'il vous arrivera quelque chose de pire. — Eh ! que me saurait-il arriver que' la mort? Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite. 11 en vint en effet ; l'ermite n'eut pas tort. Mainte peste de cour fit tant, par maint ressort. Que la candeur du juge, ainsi que son mérite. Furent suspects au prince. On cabale, on suscite Accusateurs, et gens grevés- par ses arrêts. De nos biens, dirent-ils, il s'est fait un palais. Le prince voulut voir ces richesses immenses. Il ne trouva partout que médiocrité.
Louanges' du désert et de la pauvreté :
C'étaient là ses magnificences.
I. Si ce n'est. — 2. Accablés. — 3. Louanges en l'honneur du désert et de la pauvreté.
Son fait*, dit-on, consiste en des pierres de prix : Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures. Lui-même ouvrit ce coffre et rendit bien surpris
Tous les machineurs d'impostures.
Le coÔre étant ouvert, on y vit des lambeaux,
L'habit d'un gardeur de troupeaux.
Petit chapeau, jupon', panetière', houlette.
Et, je pense, aussi sa musette.
Doux trésors, ce dit-il, chers gages*, qui jamais N'attirâtes sur vous l'envie et le mensonge. Je vous reprends : sortons de ces riches palais
Comme l'on sortirait d'un songe !
Sire, pardonnez-moi cette exclamation :
J'avais prévu ma chute en montant sur le faîte. Je m'y suis trop complu : mais qui n'a dans la tête
Un petit grain d'ambition?
X — Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte.
TIRCIS, qui pour la seule Annette»
Faisait résonner les accords
D'une voix et d'une musette
Capables de toucher les morts,
Chantait un jour le long des bords
D'une onde arrosant les prairies Dont Zéphyre habitait les campagnes fleuries. Annette cependant à la ligne péchait ;
Mais nul poisson ne s'approchait :
La bergère perdait ses peines.
Le berger, qui, par ses chansons,
Eût attiré des inhumaines, Crut, et cnat mal, attirer des poissons. Il leur chanta ceci : Citoyens de cette onde. Laissez votre naïade en sa grotte profonde ; Venez voir un objet mille fois plus charmant. Ne craignez point d'entrer aux prisons de la belle ;
Ce n'est qu'à nous qu'elle est cruelle.
— I. Bien, argent qu'on possède. — 2. Sorte de blouse. — 3. Sac à mettre le pain. — 4. Gages de mon bonheur passé. — 5. Nom de bergère, comme Tircis est un nom de berger.
Vous serez traités doucement ;
On n'en veut point à votre vie :
Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal ; Et, quand à quelques-uns l'appât serait fatal, Mourir des mains d'Annette est un sort que j'envie. Ce discours éloquent ne fit pas grand effet ; L'auditoire était sourd aussi bien que muet : Tircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées*
S'en étant aux vents envolées, 11 tendit un long rets. Voilà les poissons pris ; Voilà les poissons mis aux pieds de la bergère.
O vous, pasteurs d'humains et non pas de brebis, Rois, qui croyez gagner par raison les esprits
D'une multitude étrangère.
Ce n'est jamais par là que l'on en vient à bout I
Il y faut une autre manière :
Servez-vous de vos rets ; la puissance fait tout.
XI — Les deux Perroquets, le Roi et son Fils.
DEUX perroquets, l'un père et l'autre fils. Du rôt d'un roi faisaient leur ordinaire ; Deux demi-dieux, l'un fils et l'autre père, De ces oiseaux faisaient leurs favoris.
L'âge liait une amitié sincère Entre ces gens : les deux pères s'aimaient ; Les deux enfants, malgré leur cœur frivole, L'un avec l'autre aussi s'accoutumaient, Nourris* ensemble et compagnons d'école.
C'était beaucoup d'honneur au jeune perroquet ;
Car l'enfant était prince, et son père monarque.
Par le tempérament» que lui donna la Parque
Il aimait les oiseaux. Un moineau fort coquet.
Et le plus amoureux de toute la province,
Faisait aussi sa part des délices du prince.
Ces deux rivaux un jour ensemble se jouants. Comme il arrive aux jeunes gens,