‹ Fables (volume 5)Chapitre 48 sur 73 · LA BERGÈRE PERDAIT SES PEINES (P · texte numérisé non relu

LA BERGÈRE PERDAIT SES PEINES (P

Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière, Et que, n'étant plus nuit, il n'est pas cncor jour. Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe. Et, nouveau Jupiter, du haut de cet Olympe,

Je foudroie à discrétion

Un lapin qui n'y pensait guère.

Je vois fuir aussitôt toute la nation

Des lapins, qui, sur la bruyère.

L'oeil éveillé, l'oreille au guet.

S'égayaient et de thym parfumaient leur banquet.

Le bruit du coup fait que la bande

S'en va chercher sa sûreté

Dans la souterraine cité :

Mais le danger s'oublie, et cette peur si grande S'évanouit bientôt ; je revois les lapins. Plus gais qu'auparavant, revenir sous mes mains.

Ne reconnaît-on pas en cela les humains ?

Dispersés par quelque orage,

A peine ils touchent le port

Qu'ils vont hasarder' encor

Même vent, même naufrage ;

Vrais lapins, on les revoit

Sous les mains de la Fortune.

•Joignons à cet exemple, une chose commune.

Quand des chiens étrangers passent par quelque endroit Qui n'est pas de leur détroit*,

Je laisse à penser quelle fête !

Les chiens du lieu, n'ayant en tête Qu'un intérêt de gueule*, à cris, à coups de dents

Vous accompagnent ces passants

Jusqu'aux confins du territoire.

Un intérêt de biens, de grandeur, et de gloire. Aux gouverneurs d'états, à certains courtisans, A gens de tous métiers, en fait tout autant faire.

On nous voit tous, pour l'ordinaire.

Piller* le survenant, nous jeter sur sa peau. La coquette et l'auteur sont de ce caractère :

Malheur à l'écrivain nouveau !

Le moins de gens qu'on peut à l'entour du gâteau.

I. Braver. — 2. District, partie de pays soumise à telle juridiction. — 3. Question de ripaille. — 4. Se jeter sur.

LA FONIAINB — FABIBS — II,

C'est le droit du jeu, c'est l'affaire». Cent exemples pourraient appuyer mon discours ;

Mais les ouvrages les plus courts Sont toujours les meilleurs. En cela j'ai pour guides Tous les maîtres de l'art, et tiens qu'il faut laisser Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser :

Ainsi ce discours doit cesser.

Vous qui m'avez donné ce qu'il a de solide. Et dont la modestie égale la grandeur.

Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur La louange la plus permise, La plus juste et la mieux acquise ; Vous enfin, dont à peine ai-je encore obtenu Que votre nom reçût ici quelques hommages. Du temps et des censeurs défendant mes ouvrages, Comme un nom qui, des ans et des peuples connu. Fait honneur à la France, en grands noms plus féconde

Qu'aucun climat de l'univers. Permettez-moi du moins d'apprendre à tout le monde Que vous m'avez donné le sujet de ces vers.

XV — Le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre et le Fils de roi.

QUATRE chercheurs de nouveaux mondes.

Presque nus, échappés à la fureur des ondes. Un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi.

Réduits au sort de Bélisaire',

Demandaient aux passants de quoi

Pouvoir soulager leur misère.

De raconter quel sort les avait assemblés. Quoique sous divers points' tous quatre ils fussent nés.

C'est un récit de longue haleine.

Ils s'assirent enfin au bord d'une fontaine : Là le conseil se tint entre les pauvres gens. Le prince s'étendit sur le malheur des grands. Le pâtre fut d'avis qu'éloignant la pensée

I. C'est le point important. — s. < Bélisaire était un grand capitaine qui, ayant commandé les armées de l'empereur Jiistinien et ayant perdu les bonnes grâces de son maître, tomba dans une telle misère qu'il demandait l'aumône sur les grands chemins (La Fontaine. • — 3. Points du ciel ; sous divers climats.

FABLE XV - Wn

De leur aventure passée, Chacun fît de son mieux et s'appliquât au soin

De pourvoir au commun besom.

La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme? Travaillons : c'est de quoi nous mener jusqu'à Rome*. Un pâtre ainsi parler ? Ainsi parler? croit-on Que le ciel n'ait donné qu'aux têtes couronnées

De l'esprit et de la raison ; Et que de tout berger, comme de tout mouton,

Les connaissances soient bornées ?

L'avis de celui-ci fut d'abord* trouvé bon Par les trois échoués aux bords de l'Amérique. L'un (c'était le marchand) savait l'arithmétique : A tant par mois, dit-il, j'en donnerai leçon.

J'enseignerai la politique, Reprit le fils de roi. Le noble poursuivit : Moi, je sais le blason ; j'en veux tenir école. Comme si, devers' l'Inde*, on eût eu dans l'esprit La sotte vanité de ce jargon frivole ! Le pâtre dit : Amis, vous parlez bien ; mais quoi ! Le mois a trente jours : jusqu'à cette échéance

Jeûnerons-nous, par votre foi'?

Vous me donnez une espérance Belle, mais éloignée ; et cependant j'ai faim. Qui pourvoira de nous au dîner de demain?

Ou plutôt sur quelle assurance Fondez- vous, dites-moi, le souper d'aujourd'hui?

Avant tout autre, c'est celui

Dont il s'agit. Votre science Est courte là-dessus : ma main y suppléera.

A ces mots, le pâtre s'en va Dans un bois : il y fit des fagots, dont la vente. Pendant cette journée et pendant la suivante. Empêcha qu'un long jeûne à la fin ne fit tant Qu'ils allassent là-bas' exercer leur talent.

Je conclus de cette aventure Qu'il ne faut pas tant d'art pour conserver ses jours.

Et, grâce aux dons de la nature, La main est le plus sûr et le plus prompt secours.

I. Expression proverbiale : mener au but. — 2. Tout de suite. — 3. Vers, du côté de. - 4. L'Amérique. — 5. J'en appelle à votre foi. — 6. Sous terre, chez les morts.

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