‹ Fables (volume 5)Chapitre 50 sur 73 · POUR MONSEIGNEUR LE DUC DU MAINE · texte numérisé non relu

POUR MONSEIGNEUR LE DUC DU MAINE

JUPITER eut un fils, qui, se sentant du lieu

Dont il tirait son origine,

Avait l'âme toute divine.

L'enfance n'aime rien : celle du jeune dieu

Faisait sa principale affaire

Des doux soins d'aimer et de plaire.

En lui l'amour et la raison Devancèrent le temps, dont les ailes légères N'amènent que trop tôt, hélas ! chaque saison. Flore* aux regards riants, aux charmantes manières.

I. Lui tout seul. — 2. Ce fut tant pis. — 3. Fils de Louis XIV et de madame de Montespan, aé CQ mai 1670. — 4. Surnom galant. On ne sait à qui l'appliquer.

Toucha d'abord le cœur du jeune Olympien. Ce que la passion peut inspirer d'adresse. Sentiments délicats et remplis de tendresse, Pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n'oublia rien. Le fils de Jupiter devait, par sa naissance, Avoir un autre esprit, et d'autres dons des cieux.

Que les enfants des autres dieux :

Il semblait qu'il n'agît que par réminiscence, Et qu'il eût autrefois fait le métier d'amant.

Tant il le fit parfaitement !

Jupiter cependant voulut le faire instruire. Il assembla les dieux et dit : J'ai su conduire, Seul et sans compagnon, jusqu'ici l'univers ; Mais il est des emplois divers Qu'aux nouveaux dieux je distribue. Sur cet enfant chéri j'ai donc jeté la vue : C'est mon sang ; tout est plein déjà de ses autels. Afin de mériter le rang des immortels.

Il faut qu'il sache tout. Le maître du tonnerre Eut à peine achevé que chacun applaudit. Pour savoir tout, l'enfant n'avait que trop d'esprit. Je veux, dit le dieu de la guerre, Lui montrer moi-même cet art Par qui maints héros ont eu part Aux honneurs de l'Olympe, et grossi» cet empire. Je serai son maître de lyre.

Dit le blond et docte Apollon.

Et moi, reprit Hercule à la peau de lion.

Son maître à surmonter les vices, A dompter les transports, monstres empoisonneurs. Comme hydres renaissant' sans cesse dans les cœurs

Ennemi des molles délices, Il apprendra de moi les sentiers peu battus Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus. Quand ce vint au dieu de Cythère, Il dit qu'il lui montrerait tout.

L'Amour avait raison. De quoi ne vient à bout L'esprit joint au désir de plaire !

I. Grosii : agrandi. — 2. Les sept têtes de l'hydre de Lerne repoussaient à mesure qu'elles étaient coupées.

III — Le Fermier, le Chien et le Renard.

LE loup et le renard sont d'étranges voisins ! Je ne bâtirai point autour de leur demeure.

Ce dernier guettait à toute heure Les poules d'un fermier ; et, quoique des plus uns. Il n'avait pu donner d'atteinte à la volaille. D'une part l'appétit, de l'autre le danger. N'étaient pas au compère un embarras léger.

Hé quoi ! dit-il, cette canaille ^

Se moque impunément de moi !

Je vais, je viens, je me travaille.

J'imagine cent tours : le rustre, en paix chez soi, Vous fait argent de tout, convertit en monnaie Ses chapons, sa poulaille ; il en a même au croc ; Et moi, maître passé', quand j'attrape un vieux coq.

Je suis au comble de la joie !

Pourquoi sire Jupin m'a-t-il donc appelé Au métier de renard? Je jure les puissances De l'Olympe et du Styx, il en sera parlé.

Roulant en son cœur ces vengeances.

Il choisit une nuit libérale en pavots» : Chacun était plongé dans un profond repos ; Le maître du logis, les valets, le chien même. Poules, poulets, chapons, tout dormait. Le fermier.

Laissant ouvert son poulailler.

Commit une sottise extrême.

Le voleur tourne tant qu'il entre au lieu guetté. Le dépeuple, remplit de meurtres la cité.

Les marques de sa cruauté Parurent avec l'aube : on vit un étalage

De corps sanglants et de carnage.

Peu s'en fallut que le soleil Ne rebroussât d'horreur vers le manoir* liquide.

Tel, et d'un spectacle pareil, Apollon irrité contre le fier Atride ' Joncha son camp de morts : on vit presque détruit

I. Le renard traite de canaille les chiens, mais les fermiers et les valets aussi. — 3. Passé maître. — 3. Cette plante était l'emblème du sommeil. — 4. Le manoir liquide : l'Océan. Les poètes anciens disaient que le soleil se couchait dans la mer. — 5. Homère raconte dans VIliade, qu'Agamemnon, fils d'Atrée, enleva la fille de Chrysès, prêtre d' Apollon, et que le dien se vengea en décimant par la peste l'armée des Grecs.

L'ost' des Grecs ; et ce fut l'ouvrage d'une nuit.

Tel encore autour de sa tente

Ajax, à l'âme impatiente, .

De moutons et de boucs fit un vaste débris, Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse

Et les auteurs de l'injustice

Par qui l'autre emporta le prix*.

Le renard, autre Ajax aux volailles funeste. Emporte ce qu'il peut, laisse étendu le reste. Le maître ne trouva de recours qu'à crier Contre ses gens, son chien : c'est l'ordinaire usage. Ah ! maudit animal, qui n'es bon qu'à noyer, Que n'avertissais-tu dès l'abord du carnage? — Que ne l'évitiez-vous ? c'eût été plus tôt fait : Si vous, maître et fermier, à qui touche le fait, Dormez sans avoir soin que la porte soit close. Voulez-vous que moi, chien, qui n'ai rien à la chose, Sans aucun intérêt je perde le repos ?

Ce chien parlait très à propos :

Son raisonnement pouvait être

Fort bon dans la bouche d'un maître ;

Mais, n'étant que d'un simple chien.

On trouva qu'il ne valait rien :

On vous sangla' le pauvre drille*.

Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille

(Et je ne t'ai jamais envié cet honneur),

T'attendre aux yeux d'autrui quand tu dors, c'est erreur.

Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte.

Que si quelque affaire t'importe.

Ne la fais point par procureur».

IV — Le Songe d'un Habitant du Mogol.

JADIS certain Mogol* vit en songe un vizir' Aux champs élysiens possesseur d'un plaisir Aussi pur qu'infini, tant en prix qu'en durée : Le même songeur vit en une autre contrée

I. L'armée. — 2. Les armes d'Achille. — 3. Battre à coups de sangles. — 4. Le pauvre diable. — 5. En donnant ta procuration à un autre. — 6. Habitant du Mogol, contrée d'Asie. — 7. Premier ministre.

Un ermite entouré de feux, Qui touchait de pitié même les malheureux. Le Ccis parut étrange, et contre l'ordinaire : Minos* en ces deux morts semblait s'être mépris. Le dormeur s'éveilla, tant il en fut surpris. Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère.

Il se fit expliquer l'affaire.

L'interprète lui dit : Ne vous étonnez point ; Votre songe a du sens ; et, si j'ai sur ce point

Acquis tant soit peu d'habitude, C'est un avis des dieux. Pendant l'humain séjour. Ce vizir quelquefois cherchait la solitude ; Cet ermite aux vizirs allait faire sa cour.

Si j'osais ajouter au mot de l'interprète,

J'inspirerais ici l'amour de la retraite :

Elle offre à ses amants des biens sans embarras.

Bien purs, présents du ciel, qui naissent sous les pas.

Solitude, où je trouve une douceur secrète.

Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais,

Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais !

Oh ! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles !

Quand pourront les neuf Sœurs ^ loin des cours et des villes,

M'occuper tout entier et m'apprendre des cieux

Les divers mouvements inconnus à nos yeux,

Lès noms et les vertus de ces clartés errantes*

Par qui sont nos destins et nos moeurs différentes !

Que si je ne suis né pour de si grands projets.

Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets l

Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !

La Parque à filets d'or* n'ourdira point ma vie.

Je ne dormirai point sous de riches lambris :

Mais voit-on que le somme en perde de son prix?

En est-il moins profond et moins plein de délices?

Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.

Quand le moment viendra d'aller trouver les morts.

J'aurai vécu sans soins' et mourrai sans remords.

I. Juge des enfers. — 2. Les Muses. — 3. Les plaaètes. — 4. Avec des filets J'or. 5. Soucis, peines.

V — Le Lion, le Singe et les deux Anes.

LE lion, pour bien gouverner,

Voulant apprendre la morale,

Se fit un beau jour, amener Le singe, maître es arts * chez la gent animale. La première leçon que donna le régent' Fut celle-ci : Grand roi, pour régner sagement,

Il faut que tout prince préfère Le zèle de l'État à certain mouvement

Qu'on appelle communément

Amour-propre ; car c'est le père,

C'est l'auteur de tous les défauts

Que l'on remarque aux animaux.

Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte,

Ce n'est pas chose si petite

Qu'on en vienne à bout en un jour :

C'est beaucoup de pouvoir modérer cet amour.

Par là votre personne auguste

N'admettra jamais rien en soi

De ridicule ni d'injuste. —

Donne-moi, repartit le roi,

Des exemples de l'un et l'autre. —

Toute espèce, dit le docteur.

Et je commence par la nôtre, Toute profession s'estime dans son cœur.

Traite les autres d'ignorantes.

Les qualifie impertinentes* ; Et semblables discours qui ne nous coûtent rien. L'amour-propre, au rebours, fait qu'au degré suprême On porte ses pareils ; car c'est un bon moyen

De s'élever aussi soi-même.

De tout ce que dessus* j'argumente trèà bien Qu'ici-bas maint talent n'est que pure grimace. Cabale, et certain art de se faire valoir. Mieux su des ignorants que des gens de savoir.

L'autre jour, suivant à la trace Deux ânes qui, prenant tour à tour l'encensoir.

I. Professeur de belles-lettres et de philosophie dans les universités du moyen âge. . 2. Professeur des classes inférieures. — 3. Contraires au bon sens et à la saine raison.- 4. De tout ce que j'ai dit là -dessus-

Se louaient tour à tour, comme c'est la manière. J'ouïs que l'un des deux disait à son confrère : Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot L'homme, cet animal si parfait? Il profane

Notre auguste nom, traitant d'âne Quiconque est ignorant, d'esprit lourd, idiot :

Il abuse encore d'un mot.

Et traite notre rire et nos discours de braire. Les humains sont plaisants de prétendre exceller Par-dessus nous ! Non, non ; c'est à vous de parler,

A leurs orateurs de se taire :

Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens :

Vous m'entendez, je vous entends ;

Il suffit. Et quant aux merveilles Dont votre divin chant vient frapper les oreilles, Philomèle* est, au prix', novice dans cet art : Vous surpassez Lambert*. L'autre baudet repart : Seigneur j'admire en vous des qualités pareilles. Ces ânes, non contents de s'être ainsi grattés*,

S'en allèrent dans les cités L'un l'autre se prôner : chacun d'eux croyait faire. En prisant ses pareils, une fort bonne affaire. Prétendant que l'honneur en reviendrait sur lui.

J'en connais beaucoup aujourd'hui, Non parmi les baudets, mais parmi les puissances Que le ciel voulut mettre en de plus hauts degrés. Qui changeraient entre eux les simples excellences*.

S'ils osaient, en des majestés.

J'en dis peut-être plus qu'il ne faut, et suppose Que votre majesté gardera le secret.

Elle avait souhaité d'apprendre quelque trait

Qui lui fît voir, entre autre chose.

L'amour-propre donnant du ridicule aux gens. L'injuste aura son tour : il y faut plus de temps. Ainsi parla ce singe. On ne m'a pas su dire S'il traita l'autre point, car il est délicat ; Et notre maître es arts, qui n'était pas un fat*. Regardait ce lion comme un terrible sire.

I. Le rossignol. — 2. En comparaison. — 3. Musicien célèbre, beau-père de Lulli 1610- X696). — 4. Flattés. — 5. Titre honorifique des ministres. — 6. Un niais.

VI — Le Loup et le Renard.

MAIS" d'où vient qu'au renard Ésope accorde un point, C'est d'exceller en tours pleins de matoiserie*? J'en cherche la raison, et ne la trouve point. Quand le loup a besoin de défendre sa vie,

Ou d'attaquer celle d'autrui,

N'en sait-il pas autant que lui?

Je crois qu'il en sait plus ; et j'oserais peut-être Avec quelque raison contredire mon maître. Voici pourtant un cas où tout l'honneur échut A l'hôte des terriers. Un soir il aperçut La lune au fond d'un puits : l'orbiculaire' image

Lui parut un ample fromage.

Deux seaux alternativement

Puisaient le liquide élément :

Notre renard, pressé par une faim canine, S'accommode en celui qu'au haut de la machine

L'autre seau tenait suspendu.

Voilà l'animal descendu,

Tiré d'erreur, mais fort en peine.

Et voyant sa perte prochaine :

Car comment remonter, si quelque autre affamé.

De la même image charmé*,

Et succédant à sa misère, Par le même chemin ne le tirait d'affaire? Deux jours s'étaient passés sans qu'aucun vînt au puits. Le temps, qui toujours marche, avait pendant deux nuits

Échancré, selon l'ordinaire, De l'astre au front d'argent la face circulaire. Sire renard était désespéré.

Compère" loup, le gosier altéré.

Passe par là. L'autre dit : Camarade, Je vous veux régaler : voyez-vous cet objet? C'est un fromage exquis. Le dieu Faune' l'a fait :

La vache lo' donna le lait.

Jupiter, s'il était malade.

Reprendrait l'appétit en tâtant d'un tel mets.

I. Interpellation familière. — s. Rose. — 3. De forme ronde et pleine. — 4. Fasciné, attiré par un charme magique. — 5. Camarade. — 6. Dieu des bois et des troupeaux. — 7. Fille d'Inachus ; Jupiter la métamorphosa en vache pour la dérober à la jalousie de JUDOD.

J'en ai man,<ri5 cette échancrure ; Le reste vous sera suffisante pâture.

Descendez dans un seau que j'ai là mis exprès. Bien qu'au moins mal qu'il pût il ajustât l'histoire,

Le loup fut un sot de le croire :

Il descend ; et son poids, emportant l'autre part

Reguinde* en haut maître renard.

Ne nous en moquons point : nous nous laissons séduire Sur aussi peu de fondement ; Et chacun croit fort aisément Ce qu'il craint et ce qu'il désire.

VII — Le Paysan du Danube.

IL ne faut point juger des gens sur l'apparence. Le conseil en est bon ; mais il n'est pas nouveau.

Jadis l'erreur du souriceau* Me servit à prouver le discours que j'avance :

J'ai, pour le fonder à présent.

Le bon Socrate, Ésope* et certain paysan Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle*

Nous fait un portrait fort fidèle.

On connaît les premiers : quant à l'autre, voici

Le personnage en raccouci.

Son menton nourrissait une barbe touffue ;

Toute sa personne velue Représentait un ours, mais un ours mal léché* : Sous un sourcil épais il avait l'œil caché. Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre.

Portait sayon ' de poil de chèvre.

Et ceinture de joncs marins.

Cet homme ainsi bâti fut député des villes Que lave le Danube. Il n'était point d'asiles

Où l'avarice' des Romains Ne pénétrât alors et ne portât les mains.

1. Reguinde : remonte. — 2. Dans la fable 5 du livre VI. — 3. Socrate et Esope passaient pour être très laids. — 4. Dans les œuvres qui nous restent de Marc-Aurèle on ne trouve rien de relatif à cet apologue. — 5. Expression tirée de la croyance populaire d'après laquelle l'ourse façonnait les membres de ses petits en les léchant. — 6. Manteau grossier. — 7. Avidité.

Le député vint donc et fit cette harangue : Romains, et vous, sénat assis pour m 'écouter. Je supplie avant tout les dieux de m'assister ; Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue. Que je ne dise rien qui doive être repris ! Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits

Que tout mal et toute injustice :

Faute d'y recourir, on viole leurs lois. Témoin nous, que punit la romaine avarice : Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits.

L'instrument de notre supplice.

Craignez, Romains, craignez que le ciel quelque jour Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ; Et, mettant en nos mains, par un juste retour, Les armes dont se sert sa vengeance sévère.

Il ne vous fasse, en sa colère.

Nos esclaves à votre tour.

Et pourquoi sommes-nous les vôtres? Qu'on me die En quoi vous valez mieux que cent peuples divers. Quel droit vous a rendus maîtres de l'univers? Pourquoi venir troubler une innocente vie? Nous cultivions en paix d'heureux champs ; et nos mains Étaient propres aux arts^ ainsi qu'au labourage.

Qu'avez- vous appris aux Germains?

Ils ont l'adresse et le courage :

S'ils avaient eu l'avidité.

Comme vous, et la violence.

Peut-être en votre place ils auraient la puissance Et sauraient en user sans inhumanité.

Celle que vos préteurs* ont sur nous exercée

N'entre qu'à peine en la pensée.

La majesté de vos autels

Elle-même en est offensée ;

Car sachez que les immortels Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples. Ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur.

De mépris d'eux et de leurs temples.

D'avarice qui va jusques à la fureur'.

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :

La terre et le travail de l'homme

I. Arts industriels. — 2. Propréteurs, magistrats envoyés par Rome pour gouverner les provinces. — 3. Démence.

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Font pour les assouvir des efforts superflus.

Retirez-les : on ne veut plus

Cultiver pour eux les campagnes.

Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;

Nous laissons nos chères compagnes ; Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux. Découragés de mettre au jour des malheureux, Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.

Quant à nos enfants déjà nés, Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés : Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime. Retirez-les : ils ne nous apprendront

Que la mollesse et que le vice ;

Les Germains comme eux deviendront

Gens de rapine et d'avarice.

C'est tout ce que j'ai vu dans Rome à mon abord.

N'a-t-on point de présent à faire.

Point de pourpre' à donner, c'est en vain qu'on espère Quelque refuge aux* lois : encor leur ministère A-t-il mille longueuis. Ce discours, un peu fort.

Doit commencer à vous déplaire.

Je finis. Punissez de mort

Une plainte un peu trop sincère.

A ces mots, il se couche ; et chacun étonné Admire le grand cœur, le bon sens, l'éloquence

Du sauvage ainsi prosterné.

On le créa patrice* ; et ce fut la vengeance Qu'on crut qu'un tel discours méritait. On choisit

D'autres préteurs ; et par écrit Le sénat demanda ce qu'avait dit cet homme. Pour servir de modèle aux parleurs à venir.

On ne sut pas longtemps à Rome

Cette éloquence entretenir.

VIII — Le Vieillard et les trois jeunes Hommes.

UN octogénaire plantait.

Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge I

I. Etoffe de pourpre. — a. Dans les lois. — 3. Patricien noble.

Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage t

Assurément il radotait.

Car, au nom des dieux, je vous prie, Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir? Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.

A quoi bon charger votre vie Des soins* d'un avenir qui n'est pas fait pour vous? Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées ; Quittez le long espoir et les vastes pensées ;

Tout cela ne convient qu'à nous.

Il* ne convient pas à vous-mêmes, Repartit le vieillard. Tout établissement* Vient tard et dure peu. La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également. Nos termes sont pareils par leur courte durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment Qui vous puisse assurer d'un second seulement? Mes arrière-neveux* me devront cet ombrage :

Eh bien ! défendez- vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui : J'en puis jouir demain, et quelques jours encore ;

Je puis enfin compter l'aurore

Plus d'une fois sur vos tombeaux.

Le vieillard eut raison : l'un des trois jouvenceaux Se noya dès le port, allant en Amérique ; L'autre, afin de monter aux grandes dignités, Dans les emplois de Mars servant la république. Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;

Le troisième tomba d'un arbre

Que lui-même il voulut enter», Et, pleures du vieillard, il grava sur leur marbre

Ce que je viens de raconter.

IX — Les Souris et le Chat-Huant.

IL ne faut jamais dire aux gens :

Écoutez un bon mot, oyez* une merveille.

I. Soucis. — 2. Cala. — 3. Toute œuvre, toute entreprise ou institution humaine. 4. Arrière-petits-fils. — 5. Greffer par ente, en faisant une entaille, une incision. é. Ecoutez.

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