‹ Fables (volume 5)Chapitre 58 sur 73 · I. Qui suivent sa doctrine · texte numérisé non relu

I. Qui suivent sa doctrine

L'ingratitude et les abus

N'en seront pas moins à la mode.

XVII — Le Renard, le Loup et le Cheval,

UN renard, jeune encor, quoique des plus madrés*. Vit le premier cheval qu'il eût vu de sa vie. Il dit à certain loup, franc novice : Accourez,

Un animal paît dans nos prés, Beau, grand ; j'en ai la vue encor toute ravie. Est-il plus fort que nous? dit le loup en riant :

Fais-moi son portiait, je te prie.

Si j'étais quelque peintre ou quelque étudiant. Repartit le renard, j'avancerais la joie

Que vous aurez en le voyant.

Mais venez. Que sait-on? peut-être est-ce une proie

Que la fortune nous envoie.

Ds vont ; et le cheval, qu'à l'herbe on avait mis. Assez peu curieux de semblables amis.

Fut presque sur le point d'enfiler la venelle*. Seigneur, dit le renard, vos humbles serviteurs Apprendraient volontiers comment on vous appelle. Le cheval, qui n'était dépourvu de cervelle, Leur dit : Lisez mon nom, vous le pouvez, messieurs : Mon cordonnier l'a mis autour de ma semelle. Le renard s'excusa de son peu de savoir. Mes parents, reprit-il, ne m'ont point fait instruire ; Ils sont pauvres et n'ont qu'un trou pour tout avoir ; Ceux du loup, gros messieurs, l'ont fait apprendre à lire.

Le loup, par ce discours flatté.

S'approcha. Mais sa vanité Lui coûta quatre dents : le cheval lui desserre» Un coup ; et haut le pied*. Voilà mon loup par terre.

Mal en point, sanglant et gâté'.

Frère, dit le renard, ceci nous justifie

Ce que m'ont dit des gens d'esprit :

Cet animal vous a sur la mâchoire écrit Que de tout inconnu le sage se méfie.

I. Ingénieux, rusé. — 2. Venelle : rue étroite, petit sentier. £n/»7«r la venelle : s'enfuir., j. Décoche, — 4. Lève haut le pied, s'enfuit. — 5. En mauvais état, détérioré.

XVIII — Le Renard et les Poulets d'Inde.

CONTRE les assauts d'un renard Un arbre à des dindons servait de citadelle. Le perfide ayant fait tout le tour du rempart.

Et vu chacun en sentinelle, S'écria : Quoi ! ces gens se moqueront de moi ! Eux seuls seront exempts de la commune loi ! Non, par tous les dieux ! non. Il accomplit son dire, La lune, alors luisant, semblait, contre le sire Vouloir favoriser la dindonnière gent^ Lui, qui n'était novice au métier d'assiégeant. Eut recours à son sac de ruses scélérates. Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes. Puis contrefit le mort, puis le ressuscité.

Arlequin' n'eût exécuté

Tant de différents personnages.

Il élevait sa queue, il la faisait briller,

Et cent mille autres badinages.

Pendant quoi nul dindon n'eût osé sommeiller. L'ennemi les lassait en leur tenant la vue

Sur même objet toujours tendue.

Les pauvres gens étant à la longue éblouis, Toujours il en tombait quelqu'un : autant de pris. Autant de mis à part : près de moitié succombe. Le compagnon les porte en son garde-manger.

Le trop d'attention qu'on a pour le danger

Fait le plus souvent qu'on y tombe.

XIX — Le Singe.

IL est un singe dans Paris A qui l'on avait donné femme :

Singe en effet d'aucuns maris', Il la battait. La pauvre dame En a tant soupiré qu'enfin elle n'est plus. Leur fils se plaint d'étrange sorte.

Il éclate en cris superflus :

Le père en rit, sa femme est morte ;

I. Nation. — 2. Bouffon dans la comédie italienne — 3. De plusieurs maris.

Il a déjà d'autres amours Que l'on croit qu'il battra toujours ; Il hante la taverne, et souvent il s'enivre.

N'attendez rien de bon du peuple imitateur,

Qu'il soit singe ou qu'il fasse un livre La pire espèce, c'est l'auteur.

XX — Le Philosophe scythe.

UN philosophe austère, et né dans la Scythie, Se proposant de suivre une plus douce vie, Voyagea chez les Grecs et vit en certains lieux Un sage assez semblable au vieillard de Virgile*, Homme égalant les rois, homme approchant des dieux. Et. comme ces derniers, satisfait et tranquille. Son bonheur consistait aux' beautés d'un jardin. Le Scythe l'y trouva qui, la serpe à la main. De ses arbres à fruit retranchait l'inutile, Ébranchait, émondait, ôtait ceci, cela,

Corrigeant partout la nature.

Excessive à payer ses soins avec usure.

Le Scythe alors lui demanda Pourquoi cette ruine : était-il d'homme sage* De mutiler ainsi ces pauvres habitants? Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage ;

Laissez agir la faux du Temps :

Ils iront assez tôt border le noir rivage*. — J'ôte le superflu, dit l'autre, et l'abattant.

Le reste en profite d'autant.

Le Scythe, retourné dans sa triste demeure. Prend la serpe à son tour, coupe et taiUe à toute heure ; Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis

Un universel abatis.

Il ôte de chez lui les branches les plus belles, Il tronque son verger contre toute raison,

Sans observer temps ni saison,

Lunes ni vieilles ni nouvelles.

I. C'est le vieillard que Virgile nous représente sur les bords de Galèse en Calabre, élevant des abeilles, cultivant ses fleurs et ses légumes. {GéergiquK, IV.) — :. Dans les beautés. — 3. D'un homme sage. — 4. Le rivage du Styx, fleuve des Enfers.

Tout languit et tout meurt.

Ce Scythe exprime' bien " Un indiscret' stoïcien' :

Celui-ci retranche de l'âme Désirs et passions, le bon et le mauvais,

Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame. Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort ; Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

XXI — L'Éléphant et le Singe de Jupiter.

AUTREFOIS l'éléphant et le rhinocéros, ,

En dispute du pas* et des droits de l'empire. Voulurent terminer la querelle en champ clos. Le jour en était pris, quand quelqu'un vint leur dire

Que le singe de Jupiter, Portant un caducée ^ avait paru dans l'air. Ce singe avait nom Gille, à ce que dit l'histoire.

Aussitôt l'éléphant de croire

Qu'en qualité d'ambassadeur

Il venait trouver sa grandeur.

Tout fier de ce sujet de gloire.

Il attend maître Gille et le trouve un peu lent

A lui présenter sa créance'.

Maître Gille enfin, en passant,

Va saluer son excellence.

L'autre était préparé sur la légation ' :

Mais pas un mot. L'attention Qu'il croyait que les dieux eussent à sa querelle N'agitait pas encor chez eux cette nouvelle.

Qu'importe à ceux du firmament

Qu'on soit mouche ou bien éléphant?

Il se vit donc réduit à commencer lui-même. Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu Un assez beau combat de son trône suprême ;

Toute sa cour verra beau jeu.

i. Représente. — • 2. Imprudent. — 3. Les Stoïciens condamnaient indistinctement toutes les passions. — 4. Le pas : la préséance. — 5. Baguette entourée de deux serpents et symbole de paix attribué au dieu Mercure dans l'ancienne mythologie. — 6. Ses lettres de créance. — 7. Légation : ambassade.

lA FONTAINE. — FABLES — II. 11

Quel combat? dit le singe avec un front sévère. L'éléphant repartit : Quoi ! Vous ne savez pas Que le rhinocéros me dispute le pas ; Qu'Éléphantide a guerre avecque Rhinocère^? Vous connaissez ces lieux, ils ont quelque renom. — Vraiment je suis ravi d'en apprendre le nom, Repartit maître Gille : on ne s'entretient guère De semblables sujets dans nos vastes lambris».

L'éléphant, honteux et surpris, Lui dit : Eh ! parmi nous que venez-vous donc faire? — Partager un brin d'herbe entre quelques fourmis : Nous avons soin de tout. Et quant à votre afiaire. On n'en dit rien encor dans le conseil des dieux : Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux.

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