‹ Fables (volume 5)Chapitre 60 sur 73 · A MADAME HARVEY · texte numérisé non relu

A MADAME HARVEY

LE bon cœur est chez vous compagnon du bon sens Avec cent qualités trop longues à déduire, Une noblesse d'âme, un talent pour conduire

Et les affaires et les gens.

Une humeur franche et libre, et le don d'être amie Malgré Jupiter même et les temps orageux. Tout cela méritait un éloge pompeux :

Il en eût été moins selon votre génie ' ; La pompe vous déplaît, l'éloge vous ennuie. J'ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux

Y coudre encore un mot ou deux

En faveur de votre patrie :

Vous l'aimez. Les Anglais pensent profondément ; Leur esprit, en cela, suit leur tempérament. Creusant dans les sujets, et forts d'expériences. Ils étendent partout l'empire des sciences. Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour : Vos gens à pénétrer» l'emportent sur les autres,

Même les chiens de leur séjour

Ont meilleur nez que n'ont les nôtres.

Vos renards sont plus fins ; je m'en vais le prouver

Par un d'eux, qui, pour se sauver.

Mit en usage un stratagème Non encor pratiqué, des mieux imaginés.

Le scélérat, réduit en un péril extrême. Et presque mis à bout par ces chiens au bon nez.

Passa près d'un patibulaire*.

Là, des animaux ravissants'.

Blaireaux, renards, hiboux, race encline à mal faire. Pour l'exemple pendus, instruisaient les passants. Leur confrère, aux abois', entre ces morts s'arrange. Je crois voir Annibal, qui, pressé des Romains, Met leur chef en défaut, ou leur donne le change. Et sait, en vieux renard, s'échapper de leurs mains.

1. Veuve d'un ambassadeur de Charles II, ea Turquie, venue à Paris en 16S3 : La Fontaine la vit souvent chez lord Montaigu, son frère, ambassadeur auprès de la cour de France.

— 2. Caractère. — 3. Quand il faut faire preuve de pénétration. — 4. Une potence.

— 5. Qui enlèvent de force. — 6. Forcé, entouré par les chiens qui aboient.

Les clefs de meute', parvenues A l'endroit où pour mort le traître se pendit. Remplirent l'air de cris : leur maître les rompit^. Bien que de leurs abois ils perçassent les nues. Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant. Quelque terrier, dit-il, a sauvé mon galant ; Mes chiens n'appellent' point au delà des colonnes*

Où sont tant d'honnêtes personnes.

Il y viendra, le drôle ! Il y vint, à son dam'.

Voilà maint basset clabaudant* ; Voilà notre renard au charnier se guindant'. Maître pendu croyait qu'il en irait de même Que le jour qu'il tendit de semblables panneaux ; Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux' : Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème : Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté, N'aurait pas cependant un tel tour inventé ; Non point par peu d'esprit : est-il quelqu'un qui nie Que tout Anglais n'en ait bonne provision?

Mais le peu d'amour pour la vie

Leur nuit en mainte occasion.

Je reviens à vous, non pour dire

D'autres traits sur votre sujet ;

Tout long éloge est un projet

Peu favorable pour ma lyre.

Peu de nos chants, peu de nos vers.

Par un encens flatteur amusent l'univers Et se font écouter des nations étranges'.

Votre prince" vous dit un jour

Qu'il aimait mieux un trait d'amour

Que quatre pages de louanges.

Agréez seulement le don que je vous fais '

Des derniers efforts de ma muse.

C'est peu de chose : elle est confuse

De ces ouvrages imparfaits.

Cependant ne pourriez vous faire

Que le même hommage pût plaire

I. Les principaux et meilleurs chiens de la meute. — 2. Rompre les chiens : arrêter leur poursuite. — 3. N'aboient point. — 4. Montants de la potence. — 5. Pour sa perte. — 6. Clabauder : aboyer sans être sur la bonne piste. — 7. Se hissant. — 8. Ses guêtres, c'est-à-dire qu'il y mourut. — 9. Etrangères. — 10. Charles II.

A celle qui remplit vos climats d'habitants^ Tirés de l'île de Cythère?

Vous voyez par là que j'entends

Mazarin*, des Amours déesse tutélaire.

XXIV — Le Soleil et les Grenouilles.

LES filles du limon tiraient du roi des astres

Assistance et protection :

Guerre ni pauvreté, ni semblables désastres Ne pouvaient approcher de cette nation ; Elle faisait valoir» en cent lieux son empire. Les reines des étangs, grenouilles, veux-je dire, (Car que coûte-t-il d'appeler Les choses par noms honorables?) Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler Et devinrent insupportables.

L'imprudence, l'orgueil et l'oubli des bienfaits,

Enfants de la bonne fortune.

Firent bientôt crier cette troupe importune : On ne pouvait dormir en paix.

Si l'on eût cru leur murmure, Elles auraient, par leurs cris.

Soulevé grands et petits Contre l'œil de la nature*.

Le soleil, à leur dire, allait tout consumer ; Il fallait promptement s'armer Et lever des troupes puissantes.

Aussitôt qu'il faisait un pas, Ambassades coassantes Allaient dans tous les États :

A les ouïr, tout le monde.

Toute la machine ronde' Roulait sur les intérêts De quatre méchants marets".

Cette plainte téméraire Dure toujours ; et pourtant Grenouilles doivent se taire

I. Ces habitants sont sans doute les amoureux, les soupirants de la duchesse. — 2. Hortense Mancini (1646-1699), duchesse de Mazarin, nièce du cardinal. — 3. Sentir la force de son empire. — 4. Le soleU. — 5. La terre. — 6. Murets : marais.

Et ne murmurer pas tant :

Car si le soleil se pique \ Il le leur fera sentir ; La république aquatique Pourrait bien s'en repentir.

XXV La — Ligue des Rats.

UNE souris craignait un chat Qui dès longtemps la guettait au passage. Que faire en cet état? Elle, prudente et sage, Consulte son voisin : c'était un maître rat. Dont la rateuse seigneurie.

S'était logée en bonne hôtellerie.

Et qui cent fois s'était vanté, dit-on, De ne craindre ni chat, ni chatte, Ni coup de dent, ni coup de patte.

Dame souris, lui dit ce fanfaron.

Ma foi ! quoi que je fasse, Seul, je ne puis chasser le chat qui vous menace : Mais assemblons tous les rats d'alentour. Je lui pourrai jouer d'un' mauvais tour. La souris fait une humble révérence ; Et le rat court en diligence A l'office, qu'on nomme autrement la dépense

Où maints rats assemblés Faisaient, aux frais de l'hôte, une entière bombance. Il arrive, les sens troublés, Et tous les poumons essoufflés.

Qu'avez-vous donc? lui dit un de ces rats : parlez. En deux mots, répond-il, ce qui fait mon voyage, C'est qu'il faut promptement secourir la souris. Car Raminagrobis ' Fait en tous lieux un étrange carnage.

Ce chat, le plus diable des chats.

S'il manque de souris, voudra manger des rats. Chacun dit : Il est vrai. Sus ! sus ! courons aux armes I Quelques rates, dit-on, répandirent des larmes.

I. S'irrite, se trouve offensé. — 2. Entendez : je pourrai le jouer par un mauvais tour. — 3. Nom du chat.

N'importe, rien n'arrête un si noble projet : Chacun se met en équipage ;

Chacun met dans son sac un morceau de fromage ;

Chacun promet enfin de risquer le paquet^. Ils allaient tous comme à la fête, L'esprit content, le cœur joyeux.

Cependant le chat, plus fin qu'eux.

Tenait déjà la souris par la tête.

Ils s'avancèrent à grands pas Pour secourir leur bonne amie :

Mais le chat, qui n'en démord pas,

Gronde et marche au devant de la troupe ennemie. A ce bruit, nos très prudents rats.

Craignant mauvaise destinée.

Font, sans pousser plus loin leur prétendu fracas. Une retraite fortunée.

Chaque rat rentre dans son trou.

Et si quelqu'un en sort, gare encor le matou !

XXVI — Daphnis et Alcimadure,

Page 1