LE CHAT ET LE MOINEAU
La prudence est bonne de soi ; Mais la pousser trop loin est une duperie : L'exemple suivant en fait foi.
Des moineaux habitoient dans une métairie. Un beau champ de millet, voisin de la maison.
Leur donnoit du grain à foison.
Ces moineaux dans le champ passoient toute leur vie, Occupés de gruger les épis de millet.
Le vieux chat du logis les guettoit d'ordinaire, Tournoit et retournoit ; mais il avoit beau faire, Sitôt qu'il paroissoit, la bande s'envoloit.
Comment les attraper? Notre vieux chat y songe,
Médite, fouille en son cerveau, Et trouve un tour tout neuf. Il va tremper dans l'eau
Sa patte, dont il fait éponge.
Dans du millet en grain aussitôt il la plonge ;
Le grain s'attache tout autour.
Alors, à cloche-pied, sans bruit, par un détour.
Il va gagner le champ, s'y couche
La patte en l'air et sur le dos.
Ne bougeant non plus qu'une souche.
Sa patte ressembloit à l'épi le plus gros; L'oiseau s'y méprenoit ; il approchoit sans crainte, Venoit pour becqueter : de l'autre patte, crac !
Voilà mon oiseau dans le sac.
Il en prit vingt par cette feinte.
Un moineau s'aperçoit du piège scélérat
Et prudemment fuit la machine ;
Mais dès ce jour il s'imagine Que chaque épi de grain étoit patte de chat.
Au fond de son trou solitaire
Il se retire et plus n'en sort,
Supporte la faim, la misère,
Et meurt pour éviter la mort.
Al'PENDICE 2o5