LE LINOT
Une linotte avoit un fils Qu'elle adoroit selon l'usage ; C'étoit l'unique fruit du plus doux mariage Et le plus beau linot qui fût dans le pays.
2o6 APPENDICE
Sa mère en étoit folle, et tous les témoignages Que peuvent inventer la tendresse et l'amour Étoient pour cet enfant épuisés chaque jour. Notre jeune linot, fier de ces avantages, Se crojoit un phénix, prenoit l'air suffisant, Tranchoit du petit important Avec les oiseaux de son âge, Persiflait la mésange ou bien le roitelet,
Donnoit à chacun son paquet, Et se faisoit haïr de tout le voisinage. Sa mère lui disoit : « Mon cher fils, sois plus sage, Plus modeste surtout. Hélas ! je conçois bien Les dons, les qualités, qui furent ton partage;
Mais feignons de n'en savoir rien
Pour qu'on les aime davantage. »
A tout cela notre linot
Répondoit par quelque bon mot.
La mère en gémissoit dans le fond de son âme.
Un vieux merle, ami de la dame.
Lui dit : « Laissez aller votre fils au grand bois;
Je vous réponds qu'avant un mois Il sera sans défauts. » Vous jugez des alarmes De la mère, qui pleure et frémit du danger ; Mais le jeune linot brûloit de voyager:
Il partit donc malgré ses larmes.
A peine est-il dans la forêt
Que notre petit personnage
Du pivert entend le ramage
APPENDICE ao7
Et se moque de son fausset.
Le pivert, qui prit mal cette plaisanterie, Vient à bons coups de bec plumer le persifleur,
Et, deux jours après, une pie Le dégoûie à jamais du métier de railleur. Il lui restoit encor la vanité secrète
De se croire excellent chanteur ;
Le rossis^nol et la fauvette
Le guérirent de son erreur.
Bref, il retourna chez sa mère
Doux, poli, modeste et charmant.
Ainsi l'adversité fit dans un seul moment Ce que tant de leçons n^avoient jamais pu faire.