‹ Fables (volume 2)Chapitre 51 sur 136 · LE VIEUX ARBRE ET LE JARDINIER · texte numérisé non relu

LE VIEUX ARBRE ET LE JARDINIER

Un jardinier dans son jardin Avoit un vieux arbre stérile;

C'étoit un grand poirier, qui jadis fut fertile;

Mais il avoit vieilli, tel est notre destin.

Le jardinier ingrat veut l'abattre un matin;

Le voilà qui prend sa cognée.

Au premier coup l'arbre lui dit :

« Respecte mon grand âge, et souviens-toi du truit

Que je t'ai donné chaque année.

La mort va me saisir, je n'ai plus qu'un instant ;

N'assassine pas un mourant Qui fut ton bienfaiteur. — Je te coupe avec peine. Répond le jardinier; mais j'ai besoin de bois. »

Alors, gazouillant à la fois,

De rossignols une centaine S'écrie : « Épargne-le, nous n'avons plus que lui. Lorsque ta femme vient s'asseoir sous son ombrage. Nous la réjouissons par notre doux ramage; Elle est seule souvent, nous charmons son ennui. » Le jardinier les chasse et rit de leur requête; Il frappe un second coup. D'abeilles un essaim Sort aussitôt du tronc, en lui disant : « Arrête,

Écoute-nous, homme inhumain :

Si lu nous laisses cet asile.

Chaque jour nous te donnerons Un miel délicieux, dont tu peux à la ville

Porter et vendre les rayons ; Cela te touche-t-il ? — J'en pleure de tendresse,

Répond l'avare jardinier :

Eh! que ne dois-je pas à ce pauvre poirier

Qui m'a nourri dans sa jeunesse?

Ma femme quelquefois vient ouïr ces oiseaux;

C'en est assez pour moi : qu'ils chantent en repos. Et vous qui daignerez augmenter mon aisance, Je veux pour vous de fleurs semer tout ce canton. » Cela dit, il s'en va, sûr de sa récompense, Et laisse vivre le vieux tronc.

Comptez sur la reconnoissance Quand l'intérêt vous en répond.

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