‹ Fables (volume 2)Chapitre 67 sur 136 · LES SINGES ET LE LÉOPARD · texte numérisé non relu

LES SINGES ET LE LÉOPARD

DES singes dans un bois jouoient à la main chaude Certaine guenon moricaude, Assise gravement, tenoit sur ses genoux La tête de celui qui, courbant son échine.

Sur sa main recevoit les coups.

On frappoit fort, et puis devine !

Il ne devinoit point : c'étoient alors des ris.

Des sauts, des gambades, des cris.

Attiré par le bruit du fond de sa tanière, Un jeune léopard, prince assez débonnaire, Se présente au milieu de nos singes joyeux. Tout tremble à son aspect. « Continuez vos jeux, Leur dit le léopard, je n'en veux à personne :

Rassurez-vous, j'ai l'âme bonne;

Et je viens même ici, comme particulier,

A vos plaisirs m'associer.

Jouons, je suis de la partie.

— Ah ! Monseigneur, quelle bonté !

Quoi ! Votre Altesse veut, quittant sa dignité, Descendre jusqu'à nous? — Oui, c'est ma fantaisie. Mon Altesse eut toujours de la philosophie,

Et sait que tous les animaux Sont égaux.

Jouons donc, mes amis, jouons, je vous en prie. » Les singes enchantés crurent à ce discours.

Comme l'on y croira toujours.

Toute la troupe joviale Se remet à jouer : l'un d'entre eux tend la main ;

Le léopard frappe, et soudain On voit couler du sang sous la griffe royale. Le singe cette fois devina qui frappoit ;

Mais il s'en alla sans le dire.

Ses compagnons faisoient semblant de rire,

Et le léopard seul rioit.

Bientôt chacun s'excuse et s'échappe à la hâte.

En se disant entre leurs dents :

« Ne jouons point avec les grands.

Le plus doux a toujours des griffes à la patte. »

riNONDATION

Des laboureurs vivoient paisibles et contents

Dans un riche et nombreux village ; Dès l'aurore ils alloient travailler à leurs champs,

Le soir ils revenaient chantants

Au sein d'un tranquille ménage,

Et la nature bonne et sage, Pour prix de leurs travaux, leur donnoit tous les ans

De beaux blés et de beaux enfants.

Mais il faut bien souffrir; c'est notre destinée.

Or il arriva qu'une année,

Dans le mois où le blond Phébus S'en va faire visite au brûlant Sirius,

La terre, de sucs épuisée,

Ouvrant de toutes parts son sein,

Haletoit sous un ciel d'airain.

Point de pluie et point de rosée.

Sur un sol crevassé l'on voit noircir le grain; Les épis sont brûlés, et leurs têtes penchées

Tombent sur leurs tiges séchées.

On trembla de mourir de faim.

La commune s'assemble ; en hâte on délibère ; Et chacun, comme à l'ordinaire, Fables de Florian. ti

Parle beaucoup et rien ne dit.

Enfin quelques vieillards, gens de sens et d'esprit,

Proposèrent un parti sage.

« Mes amis, dirent-ils, d'ici vous pouvez voir

Ce mont peu distant du village :

Là se trouve un grand lac, immense réservoir Des souterraines eaux qui s'y font un passage. Allez saigner ce lac; mais sachez ménager

Un petit nombre de saignées.

Afin qu'à votre gré vous puissiez diriger Ces bienfaisantes eaux dans vos terres baignées. Juste quand il faudra nous les arrêterons. Prenez bien garde au moins!... — Oui, oui; courons,

S'écrie aussitôt l'assemblée. [courons».

Et voilà mille jeunes gens, Armés d'hoyaux, de pics et d'autres instruments, Qui volent vers le lac : la terre est travaillée Tout autour de ses bords; on perce en cent endroits

A la fois ; D'un morceau de terrain chaque ouvrier se charge.

« Courage, allons ! point de repos !

L'ouverture jamais ne peut être assez large. » Cela fut bientôt fait. Avant la nuit, les eaux. Tombant de tout leur poids sur leur digue affoiblie.

De partout roulent à grands fiots.

Transports et compliments de la troupe ébahie

Qui s'admire dans ses travaux.

Le lendemain matin ce ne fut pas de même :

On voit flotter les blés sur un océan d'eau;

Pour sortir du village il faut prendre un bateau ;

Tout est perdu, noyé. La douleur est extrême ;

On s'en prend aux vieillards. « C'est vous, leurdisoit-on. Qui nous coûtez notre moisson :

Votre maudit conseil... — Il étoit salutaire,

Répondit un d'entre eux, mais ce qu'on vient de faire

Est fort loin du conseil comme de la raison.

Nousvoulionsun peu d'eau, vous nousiâchez labonde.

L'excès d'un très grand bien devient un mal très grand : Le sage arrose doucement, L'insensé tout de suite inonde. »

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