‹ Fables (volume 2)Chapitre 66 sur 136 · LES DEUX PERSANS · texte numérisé non relu

LES DEUX PERSANS

Cette pauvre raison, dont l'homme est si jaloux. N'est qu'un pâle flambeau qui jette autour de nous

Une triste et foible lumière; Par delà, c'est la nuit. Le mortel téméraire Qui veut y pénétrer marche sans savoir où. Mais ne point profiter de ce bienfait suprême, Eteindre son esprit et s'aveugler soi-même,

C'est un autre excès non moins fou.

En Perse il fut jadis deux frères, Adorant le soleil suivant l'antique loi.

L'un d'eux, chancelant dans sa foi,

N'estimant rien que ses chimères, Prétendoit méditer, connoître, approfondir

De son dieu la sublime essence ;

El du matin au soir, aHn d'y parvenir,

L'œil toujours attaché sur l'astre qu'il encense,

Il vouloit expliquer le secret de ses feux.

Le pauvre philosophe y perdit les deux yeux,

Ll dès lors du soleil il nia l'existence.

L'autre étoit crédule et bigot :

ElTrayé du sort de son frère, il y vit de l'esprit l'abus trop ordinaire. Et mit tous ses efforts à devenir un sot. On vient à bout de tout; le pauvre solitaire

Avoit peu de chemin à faire :

Il fut content de lui bientôt.

Mais, de peur d'offenser l'astre qui nous éclaire En portant jusqu'à lui des regards indiscrets,

Il se fit un trou sous la terre, Et condamna ses yeux à ne le voir jamais. Humains, pauvres humains, jouissez des bienfaits D'un Dieu que vainement la raison veut comprendre, Mais que l'on voit partout, mais qui parle à nos cœurs. Sans vouloir deviner ce qu'on ne peut apprendre, Sans rejeter les dons que sa main sait répandre. Employons notre esprit à devenir meilleurs. Nos vertus au Très-Haut sont le plus digne hommage,

Et l'homme juste est le seul sage.

MYSON

Myson fut connu dans la Grèce

Par son amour pour la sagesse; Pauvre, libre, content, sans soins, sans embarras, Il vivoit dans les bois, seul, méditant sans cesse,

Et parfois riant aux éclats.

Un jour, deux Grecs vinrent lui dire : " De ta gaîté, Myson, nous sommes tous surpris

Tu vis seul ; comment peux-tu rire ?

— Vraiment, répondit-il, voilà pourquoi je ris. »

LE ROI ALPHONSE (Livre m, Fable 8)

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