‹ Fables (volume 2)Chapitre 71 sur 136 · LE LIÈVRE, SES AMIS ET LES DEUX CHEVREUILS · texte numérisé non relu

LE LIÈVRE, SES AMIS ET LES DEUX CHEVREUILS

Un lièvre de bon caractère

Vouloit avoir beaucoup d'amis.

Beaucoup ! me direz-vous, c'est une grande affaire

Un seul est rare en ce pays.

J'en conviens; mais mon lièvre avoit cette marotte,

Et ne savoit pas qu'Aristote Disoit aux jeunes Grecs à son école admis :

c( Mes amis, il n'est point d'amis. »

Sans cesse il s'occupoit d'obliger et de plaire; S'il passoit un lapin, d'un air doux et civil, Vite il couroit à lui ; a. Mon cousin, disoit-il, J'ai du beau serpolet tout près de ma tanière : De déjeuner chez moi faites-moi la faveur. » S'il voyoit un cheval paître dans la campagne, Il alloit l'aborder : « Peut-être monseigneur A-t-il besoin de boire ; au pied de la montagne

Je connois un lac transparent.

Qui n'est jamais ridé par le moindre zéphire. Si monseigneur veut, dans l'instant J'aurai l'honneur de l'y conduire )^

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Ainsi, pour tous les animaux,

Cerfs, moutons, coursiers, daims, taureaux, Complaisant, empressé, toujours rempli de zèle, Il vouloit de chacun faire un ami fidèle, Et s'en croyoit aimé parce qu'il les aimoit. Certain jour cjue tranquille en son gîte il dormoit, Le bruit du cor l'éveille ; il décampe au plus vite :

Quatre chiens s'élancent après ;

Un maudit piqueur les excite.

Et voilà notre lièvre arpentant les guérets. Il va, tourne, revient, aux mêmes lieux repasse.

Saute, franchit un long espace Pour dévoyer les chiens; et, prompt comme l'éclair.

Gagne pays, et puis s'arrête :

Assis, les deux pattes en l'air, L*œil et l'oreille au guet, il élève la tête. Cherchant s'il ne voit point quelqu'un de ses amis.

Il aperçoit dans des taillis Un lapin que toujours il traita comme un frère ; Il y court. « Par pitié, sauve-moi, lui dit-il.

Donne retraite à ma misère.

Ouvre-moi ton terrier; tu vois l'affreux péril... — Ah ! que j'en suis fâché ! répond d'un air tranquille Le lapin : je ne puis t'offrir mon logement,

Ma femme accouche en ce moment ; Sa famille et la mienne ont rempli mon asile ;

Je te plains bien sincèrement :

Adieu, mon cher ami. » Cela dit, il s'échappe,

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Et voici la meute qui jappe.

Le pauvre lièvre part. A quelques pas plus loin, Il rencontre un taureau que cent fois au besoin Il avoit obligé : tendrement il le prie D'arrêter un moment cette meute en furie.

Qui de ses cornes aura peur.

« Hélas! dit le taureau, ce seroit de grand cœur;

Mais des génisses la plus belle Est seule dans ce bois; je l'entends qui m'appelle.. Et tu ne voudrois pas retarder mon bonheur. » Disant ces mots, il part. Notre lièvre, hors d'haleine, Implore vainement un daim, un cerf dix-cors. Ses amis les plus sûrs : ils l'écoutent à peine,

Tant ils ont peur du bruit des cors.

Le pauvre infortuné, sans force et sans courage, Alloit se rendre aux chiens, quand du milieu du bois Deux chevreuils reposant sous le même feuillage

Des chasseurs entendent la voix.

L'un d'eux se lève et part; la meute sanguinaire

Quitte le lièvre et court après.

En vain le piqueur en colère Crie, et jure, et se fâche ; à travers les forêts

Le chevreuil emmène la chasse.

Va faire un long circuit, et revient au buisson

Où l'attendoit son compagnon,

Qui dans l'instant part à sa place.

Celui-ci fait de même; et, pendant tout le jour. Les deux chevreuils, lancés et quittés tour à tour,

Falii>uent la meute obstinée.

Enfin les chasseurs tout honteux Prennent le bon parti de retourner chez eux.

Déjà la retraite est sonnée, Et les chevreuils rejoints. Le lièvre palpitant S'approche, et leur raconte, en les félicitant, Que ses nombreux amis, dans ce péril exlrémo, L'avoient abandonné. « Je n'en suis pas surpris. Répond un des chevreuils : à quoi bon tant d'amis ?

Un seul suffit, quand il nous aime. »

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