‹ Fables (volume 2)Chapitre 93 sur 136 · L'AVARE ET SON FILS · texte numérisé non relu

L'AVARE ET SON FILS

Par je ne sais quelle aventure, Un avare, un beau jour, voulant se bien traiter,

Au marché courut acheter

Des pommes pour sa nourriture.

Dans son armoire il les porta,

Les compta, rangea, recompta.

Ferma les doubles tours de sa double serrure.

Et chaque jour les visita.

Ce malheureux, dans sa folie.

Les bonnes pommes ménageoit; Mais, lorsqu'il en trouvoit quelqu'une de pourrie,

En soupirant il la mangeoit; Son fils, jeune écoRer, faisant fort maigre chère, Découvrit à la fin les pommes de son père. Il attrape les clefs et va dans ce réduit, Suivi de deux amis d'excellent appétit.

Or vous pouvez juger le dégât qu'ils y firent,

Et combien de pommes périrent !

L'avare arrive en ce moment,

De douleur, d'effroi palpitant.

« Mes pommes! crioit-il : coquins, il faut les rendre,

Ou je vais tous vous faire pendre.

Mon père, dit le fils, calmez-vous, s'il vous plaît; Nous sommes d'honnêtes personnes :

Et quel tort vous avons-nous fait?

Nous n'avons mangé que les bonnes. »

UHABIT D'ARLEQUIN

Vous connoissez ce quai nommé de la Ferraille, Oii l'on vend des oiseaux, des hommes et des fleurs. A mes fables souvent c'est là que je travaille ; J'y vois des animaux, et j'observe leurs mœurs. Un jour de mardi gras j'étois à la fenêtre

D'un oiseleur de mes amis,

Quand sur le quai je vis paroître Un petit arlequin leste, bien fait, bien mis. Qui, la batte à la main, d'une grâce légère, Couroit après un masque en habit de bergère. Le peuple applaudissoit par des ris, par des cris.

Tout près de moi, dans une cage, Trois oiseaux étrangers, de différent plumage,

Perruche, cardinal, serin,

Regardoient aussi l'arlequin.

La perruche disoit : (f J'aime peu son visage, Fables de Florian. 19

Mais son charmant habit n'eut jamais son égal. Il est d'un si beau vert ! — Vert ! dit le cardinal ;

Vous n'y voyez donc pas, ma chère?

L'habit est rouge assurément :

Voilà ce qui le rend charmant,

— Oh ! pour celui-là, mon compère, Répondit le serin, vous n'avez pas raison,

Car l'habit est jaune-citron ; Et c'est ce jaune-là qui fait tout son mérite. — Il est vert. — ^11 est jaune. — Il estrouge, morbleu ! »

Interrompt chacun avec feu;

Et déjà le trio s'irrite.

« Amis, apaisez-vous, leur crie un bon pivert;

L'habit est jaune, rouge et vert.

Cela vous surprend fort; voici tout le mystère : Ainsi que bien des gens d'esprit et de savoir, Mais qui d'un seul côté regardent une affaire,

Chacun de vous ne veut y voir

Que la couleur qui sait lui plaire. »

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