XXI. LES SOUHAITS DE L'ANE
« Maudit soit le printemps et sa solte verdure I
Disait râne d'un jardinier.
Ne me faut-il pas,- tant qu'il dure,
Porter dans mon double panier
De lourds pots de fleurs à la ville ?
Mais enfin j'entrevois un terme à mes douleurs, Et l'été va me rendre, en desséchant les fleurs,
Une existence plus tranquille. > L'été vint, amenant un surcroît de travaux :
Aux fleurs ont succédé vingt légumes nouveaux, Artichauts et radis, asperges et carottes, Dont sur son dos qui ploie on empile les bottes. L'âne plus que jamais se trouve malheureut :
La chaleur, les longs jours, les chemins poussiéreux,
Font qu'il soupire après l'automne.
La saison qu'il appelle, arrive ; mais alors
La riche et féconde Pomone De son urne trop pleine épanche les trésors.
Trésors que maudit seul le baudet qui les porte. Un peu d'espoir encor pourtant le réconforte. « L'hiver, se disait-il, est le temps du loisir ; Ni fruits dans le verger, ni fleurs dans le parterre, Ni légumes aux champs : ah 1 pour moi quel plaisir Quand je verrai la neige au loin blanchir la terre I Comme je vais goûter les douceurs du repos ! » Mais, l'hiver survenant, de la forêt prochaine On lui fait rapporter échalas et fagots,
On lui fait voiturer le fumier dans la plaine. « Hélas! je le vois bien, chaque jour a sa peine, Se dit en soupirant Tinfortuné grison, Et je no gagne rien à changer de saison. »
Ne rions pas des vœux du baudet; car les nôtres Toujours de l'avenir devancent les moments.
Chaque âge a ses plaisirs, chaque âge a ses tourments ; Sachons goûter les uns et supporter les autres.